Lettre aux députés du Québec

1 Octobre 2000

Jacques Proulx

L'ambition soudaine du gouvernement du Québec à déposer un plan d'action stratégique pour aider les régions ne changera rien à la vie villageoise et trahira la promesse gouvernementale de doter la province de sa première politique de développement rural.


En effet, le territoire réel et symbolique du Québec est bien plus grand que les seules agglomérations de recensement qui, rappelons-le, regroupent seulement 250 municipalités. En périphérie de ces villes-centre, vivent un millier de villages et 1 500 000 ruraux. Si leurs communautés de vie sont petites, ils sont des géants car ils veillent sur 60% du territoire québécois. Ils sont comme Jos Monferrand : «les pieds sur le bord de la dune puis la tête au bout du champ ». En outre, ils ont tous et toutes eu des occasions pour monter définitivement en ville. D'ailleurs, l'exode a frappé comme la pire des misères au cours des dernières décennies. Néanmoins, l'avenir pourrait être prometteur car aux États-Unis « depuis le début de la décennie 90 près de 75% du territoire rural américain enregistre une croissance démographique ». Mais encore faudrait-il permettre le passage d'un monde rural occupé par l'exploitation des ressources naturelles vers un monde rural mutant, ouvert sur le monde, branché sur Internet et prenant appui sur ses richesses naturelles, humaines, territoriales et culturelles. Or, ce genre de transition requiert obligatoirement l'appui de l'État; l'histoire récente de Montréal en faisant foi.


Soyons clairs, les milieux ruraux ne demandent pas la charité mais bien les moyens réels de s'organiser et le temps de le faire. Au nombre des moyens qui relèvent de l'État - ce n'est qu'un exemple - il y a la prestation des services publics de proximité. Ces services cruciaux au quotidien, déterminent nos capacités objectives de développement et influencent l'achalandage touristique. Ainsi, lorsque l'État favorise leur déploiement dans la seule ville-centre d'une région, il fait son nid en faveur de l'urbanisation.


De l'accès aux nouvelles technologies à celui des capitaux, les villages ne figurent pas parmi les priorités. Les ruraux commentent cet état de fait depuis 30 ans. Pourtant, depuis peu, ils croyaient qu'une éventuelle politique de développement rural marquerait le pas, infléchirait la machine d'État et conduirait le Québec tout entier à comprendre que plus d'un genre de vie s'affirme sur le territoire. D'ailleurs, ce genre de vie est hautement recherché par les citoyens des pays membres du G7. L'Observatoire européen Leader croit même qu'au mythe de la ville s'est substitué le mythe de la campagne et Jacques Attali explique que les populations riches du Nord seront nomades en changeant tantôt d'emplois, tantôt de lieux de vie. Or, le train de l'adaptation du monde rural au 21e siècle est en gare, le gouvernement du Québec doit le prendre. Il en va de la prospérité de l'ensemble de la nation.