Le monde rural canadien : un pan du pays oublié par les partis en lice aux élections fédérales

1 Novembre 2000

Solidarité rurale du Québec, une coalition québécoise de personnes et d'organismes présidée par Jacques Proulx et reconnue comme partenaire du Secrétariat rural canadien, a fait son devoir en lisant les programmes politiques des principaux partis en lice aux élections fédérales du 27 novembre prochain.

Une lecture décevante car elle révèle un seul vrai constat : qu'ils soient Québécois ou Canadiens, les ruraux n'ont pas de place précise sur l'échiquier politique national.

De fait, si les partis politiques n'hésitent pas à cibler dans l'expression de leurs intentions les jeunes, les femmes, les membres des communautés culturelles, les payeurs de taxes, les autochtones, les malades, les aînés, ils n'ont pas encore trouvé les Canadiens ruraux. Qu'ils soient libéraux, conservateurs, néo-démocrates, alliantistes et même bloquistes ils n'ont pas reconnu l'existence d'un monde rural représentant un segment important de la population canadienne organisée en petites communautés et dont l'économie ? basée traditionnellement sur l'exploitation des ressources naturelles ? est en déstructuration complète. On pourrait être plus positif ou proactif en disant que le monde rural canadien est en restructuration depuis une trentaine d'années et que malgré ses efforts à occuper le Canada d'un océan à l'autre, de la frontière américaine aux limites du nord, il est soit trop peu, soit trop tard, soit trop seul pour compter sur l'État.

En outre, comme chacun le sait, le bien-fondé d'une politique et le succès des mesures qui l'accompagnent résident essentiellement dans la définition juste de la problématique et des personnes en cause. Ainsi, lorsque les protagonistes de l'une ou l'autre des formations politiques fédérales parlent de développement régional ? sauf pour les bloquistes dont on saisit qu'ils parlent des régions administratives du Québec ? il s'agit de termes vagues qui recouvrent une réalité tout aussi imprécise. Au fond, l'insuccès des politiques et autres stratégies telle celle du « poisson de fond » vient du fait qu'elles s'adressent à des réalités diffuses et à des clientèles inconnues. Comment peut-il en être autrement lorsqu'on annonce une attention particulière au développement des communautés côtières alors qu'elles n'ont rien en commun si ce n'est que leurs membres ont un jour utilisé un bateau et des filets. Ceux et celles qui y vivent savent qu'en habitant Terre-Neuve, la Nouvelle-Écosse, le Nouveau-Brunswick, les Îles-de-la-Madeleine, la Côte-Nord ou celle de la Gaspésie, on ne partage pas les mêmes problèmes et, en conséquence, on aura des trajectoires différentes lorsque viendra péremptoirement le temps de faire autre chose que la pêche.

Pourtant, il faut bien entendre un autre son de cloche, soit celui d'un certain succès des politiques et des mesures agricoles car elles s'adressent à une réalité connue et à des entrepreneurs que l'on peut identifier. Et encore là, force est de constater une grande divergence entre les agriculteurs, pour ne pas dire les agricultures, qu'ils soient de l'Ouest, du Centre ou de l'Est. De l'Acadie au Témiscouata, des Prairies au Témiscamingue, toute couleur confondue, la politique fédérale n'y verra toujours que du feu, que des feux à éteindre avec des subventions.

Or, d'un programme à l'autre, des subventions et des programmes il y en a beaucoup d'annoncés et pour un peu tout le monde. Pour les ruraux ça se résume à l'Internet. De la cyber-médecine au cyber-enseignement en passant par le cyber-amusement, l'avenir est là. À l'exception des néo-démocrates qui entendent : « Réaffecter les fonds fédéraux à des organismes de développement économique largement établis au niveau communautaire, qui possèdent des mécanismes de responsabilisation et de transparence et ouvrent dans les régions et les communautés qui ont les plus grands besoins. Les fonds seront accordés aux projets dans les communautés touchées par la restructuration économique. ».

Néanmoins, le monde rural est encore le monde agricole pour tous les partis politiques canadiens. Or, seulement au Québec, à peine 10% de la population rurale est liée à ce secteur économique. Le Parti Libéral et l'Alliance canadienne parlent bien d'augmenter le niveau de transformation des produits forestiers et de développement durable; toutefois en regard du Québec, le récent projet de révision du régime forestier n'en fait pas une priorité. Pour la pêche, qu'il faut nommer aujourd'hui aquaculture, on promet des centres de recherche et autres falbalas. Comme l'écrivait le poète : « Rien ne change au pays de Maria Chapdeleine ». Nous pouvons dire aujourd'hui : Rien ne change non plus au pays des Sir John A. MacDonald.

Questions rurales

Notamment sous l'effet des compressions des transferts fédéraux en santé, le Canada rural a perdu des acquis. Cependant, « un nouveau gouvernement libéral augmentera encore considérablement les fonds consacrés aux Instituts de recherche en santé du Canada ». Mais dans le monde rural, on recherche aussi des soins pas seulement des Instituts?

« Un nouveau gouvernement libéral travaillera avec des partenaires à travers le pays pour permettre aux citoyens, experts et représentants de tous les ordres de gouvernement de discuter des possibilités et de défis de nos régions urbaines » . À notre connaissance, le gouvernement ne dispose pas d'un secrétariat à l'urbanité mais bel et bien d'un secrétariat rural et d'une « lentille rurale ». Les auraient-on oubliés dans l'exercice de la campagne électorale?

Alors qu'on promet de faire du Canada le pays le plus branché au monde : « un nouveau gouvernement libéral facilitera l'accès aux services Internet haute vitesse à large bande aux résidents et aux entreprises de toutes les communautés canadiennes » Qu'à cela ne tienne, des résidants au Nord de Vancouver comme du Sud de Montréal ont toujours des lignes téléphoniques à abonnés multiples et ne peuvent utiliser un simple télécopieur. Les aurait-on oubliés au feuilleton?

Pour les agriculteurs, l'Alliance annonce des changements profonds : « Nous allons donner aux agriculteurs la liberté de prendre leurs propres décisions en matière de commercialisation et de transport et de diriger et de structurer des organismes de producteurs à participation volontaire. » Qu'adviendra-t-il des plans nationaux de commercialisation?

Pour les pêches et l'aquaculture l'Alliance fondera ses politiques sur deux éléments clé : le libre marché et la protection de l'environnement . A-t-on mesuré l'impact de l'un sur l'autre? On prévoit faire cela comment? Quand?

Pour la sécurité des personnes, on fera mieux demain; on protégera les enfants et on accordera plus de poids aux victimes. Dans la foulée de cette noble intention peut-on penser que bientôt le système correctionnel sera au service de la justice et non à celui du ministre des revenus qui n'a pas les moyens d'exécuter les peines imposées et d'assurer le suivi des sentences? Outre la promesse par le Bloc Québécois d'une loi anti-gang, les ruraux vivant dans les zones souillées par des cultures illicites peuvent-ils espérer une intervention musclée de la part des aspirants à la gouvernance canadienne?

Devant les effets tragiques de la mondialisation des affaires et du commerce sur les communautés rurales, l'Union européenne s'est dotée d'un plan de match allié d'une bourse de 2020 millions d'écus pour permettre à ces dernières de renouer rapidement avec la prospérité. Quel est celui du Canada?