Une victoire dans la bataille pour la protection des terroirs

1 Décembre 2005

Par Jacques Proulx
jproulx@solidarite-rurale.qc.ca

En cette fin de session parlementaire, tumultueuse comme elles le sont souvent, le gouvernement a entendu les protestations assez unanimes en provenance des terroirs et a finalement retiré son projet de loi pour en présenter un nouveau qui, à première vue, tient compte d'un certain nombre de nos préoccupations. Il faut s'en féliciter et surtout se réjouir pour les nombreux artisans des terroirs pour qui l'État est au mieux inexistant et au pire une enfarge bureaucratique qui ne les soutient que très peu. Une inconnue et un gros manque demeurent pourtant encore dans ce dossier.

L'inconnue concerne la protection du mot « terroir » lui-même. Ainsi, ce mot intraduisible, qui n'a pas d'équivalent chez nos amis anglo-saxons mais qui est devenu un peu le porte-étendard d'une tendance qui revendique la qualité, l'unicité, la fabrication artisanale, pourrait continuer à être utilisé à toutes les sauces, sans restriction. Tant que les pâtés et confitures industrielles pourront porter l'appellation terroir, l'usurpation persistera, le consommateur risquera d'être trompé et les artisans qui transforment les petits fruits comme les autres matières premières issues des terroirs selon des savoir-faire traditionnels auront peine à faire reconnaître la véritable valeur ajoutée de leurs produits.

Quant au gros manque, en fait, il y en a deux. D'abord, le gouvernement n'a pas prêté oreille à notre revendication à l'effet que le terroir n'est pas qu'alimentaire. Ainsi, le papier St-Gilles, le lin du Portneuf, la vannerie de l'Île d'Orléans, les chaloupes Verchères ne pourront compter sur aucune protection, ni aucun appui lié à un savoir-faire traditionnel ou en essor, à une ressource unique et à un territoire délimité et nommé.

Le deuxième est un manque de volonté qui est lui porteur de lourdes conséquences, il s'agit de l'absence d'une véritable stratégie de soutien à l'économie des terroirs que nous réclamons pourtant en tant qu'instance-conseil depuis des années. Toutes les productions agricoles peuvent compter sur l'appui financier de l'État, sauf celles des terroirs qui, bien que de petite échelle et répondant à une logique qui n'a rien à voir avec la production de masse, n'en nécessitent pas moins assistance technique et argent pour la mise en marché, la distribution, la réalisation de cahier des charges, etc. Or, autant le ministère de l'Agriculture stabilise et assiste des produits de masse, autant il perd son latin avec les terroirs tandis que le ministère du Développement régional a assisté muet à la disparition du seul programme destiné aux artisans des terroirs à avoir jamais existé : la Mesure de soutien au développement des produits du terroir. Une mesure qui a permis d'appuyer 56 producteurs et artisans qui contribuent toujours à l'essor des produits de terroir à travers tout le Québec. Quel appui recevra donc cette nouvelle forme d'économie si utile à reconvertir les villages de façon d'autant plus durable et pérenne qu'elle est généralement indélocalisable ?

Les croxignoles, le hareng fumé et le Pied de vent sont des Îles-de-la-Madeleine comme les prunes de Damas et l'anguille fumée sont du Kamouraska, l'agneau de Charlevoix et le caviar de corégone du Témis et je pourrais continuer pratiquement à l'infini. Pour que ces excellents produits se trouvent sur les étals de Toronto, Boston, Lyon ou Tokyo et sur les cartes des grands restaurants du monde, il faudra un soutien de la part de l'État et aussi une ouverture à appuyer les producteurs dans le respect de leur type de production avec tout ce que cela comporte de souplesse et d'adaptation pour quiconque applique les règles des productions de masse. Du travail sur la planche en perspective pour 2006 !

Profitez-en bien !

Que le temps des Fêtes, donc des célébrations, des retrouvailles et des gâteries soit aussi pour vous occasion de repos et de recul pour mieux rebondir en 2006. Joyeuses Fêtes à tous les lecteurs du Québec rural !
Québec rural volume 14 no 6 - décembre 2005