S’opposer, s’affirmer, proposer!

1 Décembre 2014

Ça y est! On est dedans. À l’intérieur de ce tsunami annoncé. Au moment d’écrire ces lignes, on sait que les conseils d’administration de nos centres de santé et services sociaux seront bientôt abolis, peut-être sous le bâillon. Les conférences régionales des élus sont abolies. Les MRC cherchent comment maintenir leur CLD, ou choisissent de l’abolir. Les commissions scolaires étudient un scénario qui supprime la moitié d’entre elles. Des ministères régionaux sont abolis et des directions régionales fusionnées. Les CJE ont reçu la confirmation qu’ils auront désormais un financement à la pièce, selon les référencements d’Emploi-Québec, plutôt qu’à la mission. Alors que l’intervention à la tête de pipe n’a jamais été à l’avantage des milieux ruraux… On apprend que les postes des agents Villes et villages d’art et de patrimoine ne seront plus soutenus par l’État. Que les subventions à la route verte sont abolies. Au 31 mars 2015, les MRC ne seront plus tenues de respecter le mandat des agents de développement rural. Les sommes allouées pour ces postes stratégiques pour la mise en œuvre de la PNR pourront être affectées à d'autres professionnels. Dès 2016, ces sommes ainsi que les Pactes ruraux, feront partie d’une enveloppe globale associée au Pacte fiscal et les MRC pourront en disposer selon les priorités qu'elles auront établies sur les différents territoires du Québec. Aussi bien dire que la Politique nationale de la ruralité n’existe plus. Et… Solidarité rurale du Québec perd son mandat d’instance-conseil.
Mais que peut-on faire?

D’abord s’opposer. Refuser le mensonge, refuser l’inacceptable.
Il y a des choses qui sont inacceptables, il y en a d’autres qui soulèvent de sérieuses questions dans ce qu’impose le gouvernement. Il y a aussi beaucoup de désinformation. Relevons d’abord que l’austérité ne nécessitait aucunement l’abolition des structures en place. Réfléchir nos façons de faire ne veut pas dire tout détruire. Et qu’ont donc en commun la réforme de la santé et celle du développement? Éliminer la participation de la société civile et des acteurs du développement des tables de décision d’abord, détruire les lieux de concertation et de dialogue établis ensuite. Ces choix ne sont donc pas financiers. Alors à quoi servent-ils? Pourquoi?

L’abolition des CRÉ et des CLD au profit des MRC, pose d’énormes questions. En rencontre, le ministre nous a informés de sa volonté de passer d’une relation de gouvernement à groupes de pression, en ciblant les deux unions municipales, à une relation de gouvernement à gouvernement, d’où la nécessité de « purifier », simplifier les échanges avec elles. D’où encore la nécessité d’abolir les autres organisations porteuses de visions de développement que sont les CRÉ, que sont les CLD, qu’est Solidarité rurale du Québec.

Soyons clairs : en dehors de ces deux unions et leurs représentants, personne ne pourra s’adresser au ministre; ils seront ses uniques interlocuteurs. Est-ce que c’est ce que nous voulons?

S’opposer, c’est aussi refuser qu’on détourne le sens des mots lorsque l’on parle de décentralisation. On ne transfère pas des pouvoirs de l’État vers les MRC présentement. On prend plutôt des pouvoirs déjà présents sur les territoires pour les centraliser aux mains des MRC, sans fixer désormais aucun cadre, et on les oblige à faire des choix permanents sur une situation temporaire, avec des finances précaires. Ils choisiront « le moindre mal » sur des questions majeures. Et tout ça, pour l’année 2015 seulement… Après? Qui sait?? Rappelons-nous au passage que les investissements économiques ne devraient jamais servir les intérêts électifs1. La disparition des CLD n’ouvre-t-elle pas cette possibilité?

À Solidarité rurale, nous avons toujours soutenu que l’État central a un rôle majeur dans notre société : celui d’établir une vision, de préciser les orientations, de fixer les objectifs, de déterminer la taille de la patinoire et les règles du jeu en somme. Si les milieux ruraux ont toujours milité pour qu’on leur laisse le choix des moyens, pour que l’on module l’action selon les milieux, jamais au grand jamais ils n’ont plaidé pour que l’État renonce à son rôle essentiel de porteur de vision nationale, comme il le faisait à travers la Politique nationale de la ruralité par exemple. Or, c’est à ce niveau qu’est le désengagement. Une fois encore, pourquoi ce choix?

Et parlons un peu de ces coupures financières. Des coupes qui, additionnées les unes aux autres, nous priveront de dizaines de professionnels, pour la plupart jeunes, diplômés universitaires, bourrés d’expertise et d’enthousiasme, ces jeunes, précisément, que nous avons mis des années à ramener dans nos campagnes. Que feront-ils dans un an, dans deux ans? En Gaspésie, sur la Côte-Nord, en Abitbi-Témiscamingue... Seront-ils encore là, à dynamiser nos milieux par leur engagement? Poser la question, il me semble, c’est y répondre. Comment peut-on accepter cela?

Ensuite, s’affirmer. Dire ce que nous sommes.

Le Québec est hétérogène. Oui, les villes sont importantes, mais les régions le sont tout autant! Selon le Conference Board, avec 25 % de la population, le monde rural contribue à hauteur de 30 % du PIB du Québec2.

La dynamique de développement rural est très différente de l’urbaine. Si en ville, on peut compter sur le privé pour s’occuper de tout, du Festival Juste pour rire en passant par la desserte d’Internet haute vitesse, en milieu rural, les gens ne peuvent compter que sur eux-mêmes.

Et ce « eux-mêmes », s’incarne dans les CRÉ, les CLD. En asseyant ensemble les élus, les acteurs du développement que sont les entrepreneurs, mais aussi les jeunes, les gens de la forêt, de la culture, etc., on en est arrivé en ruralité à cerner les actions à entreprendre pour assurer la vitalité de nos milieux, de la région, et à se mettre en action pour développer notre territoire, à hauteur de MRC, avec les CLD, et à hauteur de région avec les CRÉ. Ce sont donc des outils de développement collectif particulièrement précieux en milieu rural. Des outils payants3. Des outils souples. Voilà pourquoi les CRÉ porteront tantôt le dossier du transport collectif, comme celle de la Gaspésie, tantôt celle de l’attraction de main-d’œuvre, comme celle de l’Abitibi-Témiscamingue, qui doit gérer un boom économique lié au secteur minier.

La différence rurale, c’est aussi, même si nous avons fait énormément de chemin depuis 1991, des milieux différents socioéconomiquement parlant. Les milieux ruraux sont, de par leur nature, plus fragiles que les autres. À titre d’exemple, 21 % de la population urbaine a un diplôme universitaire. En ruralité, c’est 9,8 %. Bien sûr que la structure économique est différente, mais il reste que les milieux ruraux ont cruellement besoin de l’expertise qui se trouve dans les organisations de développement comme de celle que l’on retrouve dans les commissions scolaires et dans le milieu de la santé et des services sociaux. C’est sur ces prémisses fondamentales de différence, de droit à la prospérité à même cette différence, que se sont organisées les outils de développement depuis plus de 30 ans.

Et c’est ce qu’on balaie aujourd’hui du revers de la main. Un instant!

Finalement… proposer.

Affirmons haut et fort qu’il y a des principes qui doivent continuer de s’incarner dans ce nouveau modèle que nous impose le gouvernement :

  • La valorisation de la personne dans son milieu de vie;
  • La diversité des opinions et le dialogue;
  • Les différences entre les régions;
  • Le respect et la promotion des valeurs régionales et locales;
  • La prise en charge, par le milieu, de son avenir;
  • L’équilibre dans le partage du pouvoir et l'équité économique;
  • La diversification de la base économique régionale;
  • La concertation des partenaires locaux et régionaux;
  • Le droit des Québécoises et des Québécois à habiter et vivre dans leur région.

Rappelons aussi à nos gouvernants qu’en démocratie, on aspire toujours à l’égalité des chances… On doit, au Québec, reconnaître qu’il existe DES ruralités, et qu’elles n’ont pas toutes les mêmes chances. Sur ces bases, peut-on, après des années de vœux pieux, s’entendre sur le fait qu’il existe des MRC et des régions périphériques, d’autres centrales, d’autres urbaines, et établir des façons de faire, tant au niveau de la gouvernance que des outils de développement, différenciés pour chaque type de territoire?

Mais d’abord, d’abord…

Il faut refuser de se laisser endormir par les beaux discours et les promesses de politiciens. Il faut se parler, à hauteur des territoires de MRC, à hauteur de région. Il faut se parler, se dire nos quatre vérités. Débattre pour savoir si on doit accepter ou refuser ce que nos gouvernants cherchent à nous imposer. Se demander si on pourra encore assurer le développement de nos régions avec ce qui restera sur nos territoires après le tsunami, si on est prêts à renoncer à trente ans de batailles pour avoir une prise collective sur notre avenir. Et décider si on est prêts à se mobiliser, à parler d’une seule et même voix, à se battre, encore une fois… Et agir! Pour nous! Parce qu’une fois de plus, on n’aura pas eu de cadeaux, on aura gagné à force de bataille chaque parcelle d’outil pour notre développement, pour nos milieux!!

Tant vaut le village, tant vaut le pays.

par Claire Bolduc,
presidente@solidarite-rurale.qc.ca

1 http://argent.canoe.ca/nouvelles/investissement-quebec-jette-largent-par...

2http://www.mamrot.gouv.qc.ca/pub/developpement_regional/ruralite/groupes_travail/etude_conferenceboard.pdf

3http://www.lapresse.ca/la-tribune/opinions/201411/23/01-4821668-les-cld-un-investissement-payant.php?