21 septembre 2011
Éditorial_ 

Pour en finir avec les débats stériles sur la carte électorale

21 septembre 2011

Lettre aux urbains

Mes chers amis des villes,

Depuis toujours, je lis vos chroniqueurs, vos lettres d’opinion, je vous écoute en tribune, bref, je m’intéresse à ce que vous pensez, à ce que vous vivez, à ce que vous souhaitez.

Dernièrement, quelques chroniques et lettres d’opinion ont davantage attiré mon attention, de mon Témiscamingue. Particulièrement celles sur la fameuse carte électorale et tous ces « pouvoirs » et avantages qu’auraient les ruraux sur les urbains. Vous vous plaignez que la situation actuelle ne vous octroie que des demi-votes. Dans ce débat, vous avez raison, je vous le dis d’emblée. Mais nous avons raison également.

Car le débat sur la carte électorale est un faux débat qui en cache en fait un autre, beaucoup plus important pour l’ensemble de notre société.
 

Des demi-citoyens

Les ruraux sont encore, même en 2011, souvent des demi-citoyens qui, pourtant, paient 100 % d’impôts. Vous vous plaignez de l’état de vos infrastructures? Vous avez raison. Mais vous en avez, c’est déjà ça de pris. Même en 2011, des ruraux n’ont pas encore accès à Internet à haute vitesse. Le 550 ne se rend même pas encore dans certains coins du Québec et des communautés sont privées d’électricité, car Hydro-Québec exige des sommes astronomiques pour les brancher. On perd nos écoles, lieux d’apprentissage primordiaux pour nos enfants. Nos services de santé s’effritent, petit morceau par petit morceau.

La richesse ne se crée pas que dans vos tours à bureau. C’est aussi dans le grand territoire que nous habitons, nous les 1 950 000 ruraux, qu’elle se crée. Richesses naturelles, manufactures, terres agricoles, énergie… c’est dans nos villages que ça se passe. Près de 370 000 emplois dans les villes dépendent de ce qui se passe dans les campagnes. Nous contribuons au PIB du Québec à hauteur de 30 %.

Pourtant, nous n’avons que peu de prise sur notre développement. Même en 2011. Et certains jours, nous nous prenons à rêver d’avoir les rênes de notre avenir en main, avec des pouvoirs réellement décentralisés. Mais c’est une question que les gouvernements successifs n’ont pas eu le courage de prendre de face.
 

Des gâchis sans nom

À ce titre, 2010-2011 devait être l’Année politique avec un grand A; celle de toutes les lois, de toutes les réformes. Loi sur les mines, politique agricole, loi-cadre sur l’occupation des territoires, réforme de la carte électorale, loi sur l’aménagement et l’urbanisme, refonte du régime forestier… autant de dossiers qui étaient sur la table. Autant d’occasions de faire avancer les ruraux en particulier et la société en général. Autant d’espoirs dans nos milieux de voir les choses évoluer pour le mieux. Autant de travaux, de recherches et de prises de position de notre Coalition. Autant de déceptions, dont certaines sont franchement amères, particulièrement celle sur la carte électorale. C’est un gâchis sans nom. Pour le résultat désolant, pour cette incapacité des parlementaires à s’entendre, bien sûr, mais surtout pour cette vieille idée qu’il a réveillée, sortie du placard comme un monstre imaginaire. Vous savez, cette idée simpliste maintes fois réfutée pourtant, selon laquelle les intérêts des ruraux seraient en confrontation avec les vôtres.

Comme si le fait d’entendre les positions des ruraux sur la forêt, les mines, le développement énergétique à l’Assemblée nationale, ces réalités qu’ils vivent, eux, au contraire des urbains, comme si le fait qu’un député rural représente moins d’électeurs, mais qu’il touche à tellement plus d’enjeux, comme si tout cela vous était une nuisance. Le monde politique urbain n’a rien à perdre à reconnaître la valeur de sa ruralité. Cette occasion en est une belle d’effectuer une réflexion en profondeur sur la façon d’exprimer et de vivre notre démocratie. Au lieu de cela, elle nous aura retournés à nos vieilles guéguerres ridicules. Un vrai gâchis.
 

Des avenirs liés

Mes amis des villes, si vous saviez... Nous échangerions tous les députés du monde contre une réelle prise sur nos ressources, sur notre avenir. C’est bien là notre grand drame, à nous ruraux. À défaut d’en avoir, nous nous accrochons avec l’énergie du désespoir à ces députés qui nous représentent à l’Assemblée nationale pour parler en notre nom.

Nos avenirs sont liés. Votre intérêt est le nôtre. Mais le contraire est aussi vrai. Dans tout ce débat sur la carte électorale et les pouvoirs, j’aimerais que vous vous en souveniez. Tant vaut le village, tant vaut le pays.

Claire Bolduc, présidente
Solidarité rurale du Québec

publié le 22 septembre 2011, dans Le Devoir sous le titre Réforme de la carte électorale - Lettre aux citadins