Mourir de nous

1 Décembre 2001

Par Jacques Proulx
srq@solidarite-rurale.qc.ca
Je voudrais que ce dernier texte de l'année 2001, année du dixième anniversaire de fondation de Solidarité rurale du Québec, soit comme une occasion de parler de choses et d'autres, de sujets que j'ai reportés à plus tard à cause de l'actualité ou des urgences de l'année.

Demain ce sera le premier décembre. Encore une fois, Québec aura brûlé une date butoir. En effet, on nous avait promis une politique de développement rural pour la fin novembre. Même si je veux bien garder espoir pour Noël, je sens aussi monter en moi une sourde colère. En politique comme avec les enfants, il vaut mieux toujours tenir parole.

Parlant de parole, celle du juge Michael Sheehan me remue. Rencontré au hasard de la cérémonie de la lecture du budget Marois, je fus médusé lorsqu'il parla de nos jeunes et des hommes d'ici plus enclins au suicide que partout ailleurs. De plus, une livraison du La Terre de chez nous me glace en m'apprenant que « le taux de suicide en agriculture est deux fois plus élevé au Québec que dans les autres provinces. » Je relie ces événements car, me semble-t-il, le destin s'acharne à me faire comprendre que je peux de moins en moins pousser sous le tapis de nos humeurs collectives cette tragédie. Aussi, je me rappelle que monsieur le juge m'avait demandé d'ajouter ma parole à la sienne. Il avait juste dit, « monsieur Proulx, le suicide tue bien plus de jeunes que l'automobile ou le sida et personne publiquement ne s'en inquiète vraiment. Je vous demande seulement d'en parler, à l'occasion ». Honnêtement, je ne m'étais pas senti concerné par sa demande.

Mais la vie étant ce qu'elle est, je me ravise. Et je me dis que je suis concerné, surtout par le suicide de mes collègues, même si je n'y comprends rien, absolument rien. Je ne sais rien sinon que c'est épouvantable qu'un pays riche, beau et démocratique comme le nôtre engendre un tel désoeuvrement. Comme quoi la misère est toujours mal répartie.

Alors, plus que jamais, je crois que le bien commun devrait avoir son échelle, sa mesure : le bonheur national brut. Car, à quoi bon être riche si nos enfants meurent de vivre avec nous.

Québec rural volume 10 no 8 - décembre 2001