Le sens des mots

1 Novembre 2004

Par Jacques Proulx
jproulx@solidarite-rurale.qc.ca

La vie m'a appris qu'il n'y a pas de changement anodin surtout dans les organisations gouvernementales. Quand une bureaucratie prend la peine de modifier ses organigrammes ainsi que les appellations de ses directions, c'est parce qu'elle a une idée derrière la tête. Parfois, elle le fait en réponse à des commandes politiques, parfois elle le fait d'elle-même soit pour refléter une nouvelle réalité, soit pour faire état d'un changement de vocation à venir. Mais jamais, cela ne se produit sans avoir de conséquence sur le patient, le bénéficiaire, l'usager ou le client, selon l'appellation du moment. Bref, le citoyen, à qui l'on ne peut demander de suivre à la trace tous ces changements ne s'en rend souvent compte que trop tard et n'a eu aucune occasion d'en débattre. Cela relève peut-être d'une certaine vision de la démocratie gouvernementale; en tout cas, ce n'est pas la nôtre. C'est pourquoi à Solidarité rurale du Québec, nous portons attention à l'évolution des interventions gouvernementales en matière de ruralité, petites et grandes.

Ainsi, nous avons constaté, en plein milieu de l'été, la disparition du Secrétariat à l'innovation rurale de l'organigramme du ministère du Développement économique et régional et de la Recherche. Cette petite équipe entièrement dédiée à la ruralité semble avoir été avalée administrativement par la toute puissante machine économique et l'omnipotente structure régionale. Quiconque a lu la Politique nationale de la ruralité sait que la création de cette entité en est issue et concrétisait la volonté du gouvernement et des partenaires de ne pas assimiler le développement rural au développement régional en consacrant des ressources spécifiques à la ruralité.

Or, ce changement signifie justement une dilution des questions rurales à l'intérieur des mandats régionaux et économiques du ministère, ce qui est tout à fait déplorable. Car, plus que jamais, les situations problématiques vécues en milieu rural commandent une action gouvernementale bien ciblée et coordonnée. Voilà pourquoi nous avons l'intention de nous assurer que le ministre Audet n'est pas en train de faire discrètement marche arrière par rapport à la politique de la ruralité, car comme lui, nous connaissons le sens des mots même lorsqu'ils disparaissent de façon anodine des organigrammes...

Une onde de choc radiophonique
Si les mots ont un sens, ils ont aussi un poids. Dans la tourmente entourant la décision du CRTC de ne pas renouveler la licence de CHOI-FM de Québec, beaucoup de choses ont été dites, plusieurs abus de langage et de rôle ont, à mon sens, été commis. Quand des politiciens, toutes allégeances confondues, au nom de la liberté de presse, se portent à la défense d'une station de radio dont une portion de la programmation relève de la radio poubelle (trash radio), où les ondes sont utilisées pour répandre la haine et le mépris à l'endroit de personnes et de groupes, malgré les sérieux avertissements de l'organisme réglementaire lors du renouvellement de sa licence en 2002, je crois humblement que l'on a perdu le sens des mots et que le désir de faire plaisir à ses commettants a pris le pas sur le sens commun. Empêcher des animateurs d'empoisonner les ondes avec des propos racistes, dégradants et diffamants constitue d'autant moins une atteinte à la démocratie et à la liberté de presse que celles-ci comportent aussi des règles et des obligations qui semblent bien avoir été transgressées dans le cas de CHOI-FM.

Par ailleurs, l'inquiétude populaire face aux médias qui s'est notamment manifestée dans le cas de cette station de Québec se justifie d'une problématique beaucoup plus large. En effet, il se passe des choses très graves dans le monde des médias, qui devraient susciter plus d'engouement populaire. Par exemple, la concentration de la presse, et son corollaire la disparition des médias locaux et régionaux, contribuent à brimer le droit à l'information des ruraux et à réduire l'expression de points de vue émanant de sources différentes ce, depuis de nombreuses années. Combien de représentations avons-nous faites, sans grand succès, devant le CRTC et les gouvernements pour que soit maintenue une véritable information locale et régionale? De la société Radio-Canada à Télé-Québec en passant par les groupes Gesca et Quebecor, de plus en plus, concentration rime avec profits et information avec Montréal et demain avec Calgary ou Toronto.

L'actuelle offre d'achat de Radiomédia par Corus Entertainment, assortie d'une intention de transformer radicalement les six stations AM du réseau, est très lourde de conséquences pour le monde rural et doit être analysée en fonction de son impact sur l'accès à l'information en région. En effet, la demande logée au CRTC par l'entreprise dont le siège social est à Calgary se traduirait par une réduction majeure de la programmation locale et la disparition du réseau d'information Radiomédia sauf pour le sport en provenance de Montréal. Il s'agit d'enjeux graves en termes de liberté d'information et de presse. Ainsi, la décision de CRTC aura un effet possiblement déstructurant sur l'information à laquelle les ruraux auront accès dans les années à venir, car une fois les six stations du réseau (CHLN-Trois-Rivières, CKRS-Saguenay, CHRC-Québec, CKAC-Montréal, CJRC-Gatineau, CHLT-Sherbrooke) démembrées au plan de l'information et de la programmation locale, il sera trop tard et trop coûteux de faire un retour en arrière.

Solidarité rurale du Québec a déposé un mémoire au CRTC le pressant de rejeter cette transaction néfaste pour la diversité des sources d'information, la programmation locale et régionale ainsi que pour l'accès de tous les citoyens, tant ruraux qu'urbains, à des informations concernant leur coin de pays.


Québec rural volume 13 no 7 - novembre 2004