La cour est pleine

1 Juin 2004

Par Jacques Proulx
jproulx@solidarite-rurale.qc.ca

Le 20 juin dernier, une poignée de municipalités ont fait le choix de leur autonomie par rapport aux grands centres en votant en faveur des défusions. Ces municipalités connaissent-elles leur bonheur? Je ne parle pas ici du bonheur éphémère généré par leur sentiment d'une victoire sur les grands centres. Je parle du bonheur de jouir d'une prospérité économique qui permet de prétendre à une autonomie même limitativement décisionnelle. Mais ce choix d'autonomie, des dizaines de municipalités du Québec, isolées et endettées jusqu'à l'étranglement, ne l'ont pas fait et doivent néanmoins en assumer les conséquences.

Vous conviendrez avec moi que c'est une chose que de réglementer la prolifération d`'activités commerciales sur la base de considérations esthétiques ou environnementales et c'en est une autre que d'assister impuissant à la fermeture inévitable de son épicerie. C'est une chose que de gérer des rampes de mise à l'eau pour palaces flottants, c'en est une autre que d'endetter les trois prochaines générations d'une petite communauté pour assurer son approvisionnement en eau potable.

C'est le cas, entre autres, de trois petites municipalités de la Côte-Nord, soit Colombier, Longue-Rive et Portneuf-sur-Mer littéralement acculées au pied du mur. Trois communautés, une même détresse dénoncée dans un plaidoyer porté à l'attention du gouvernement en mai dernier. Au Québec, les municipalités victimes du pelletage des responsabilités sont de plus en plus nombreuses, de plus en plus essoufflées, de plus en plus dépourvues de ressources et de moyens. Arrêtez d'en jeter, la cour est pleine.

On dit que chaque problème porte sa solution. Preuve en est l'entente survenue entre la communauté innue d'Essipit et le Gouvernement permettant la création et la mise en place d'un modèle de décentralisation différent et structurant, négocié sur la base de la reconnaissance de leur statut particulier. Des solutions adaptées et novatrices, il en existe probablement autant qu'il y a de municipalités. Pour les débusquer, il faut pouvoir sortir des sentiers battus, revoir en profondeur les règles du jeu à travers le filtre d'expériences éprouvées, ici et ailleurs.

Il faut se préserver des écueils d'un brassage de structures et des chicanes partisanes stériles. Il faut repenser la décentralisation, privilégier une réflexion de fond affranchie de considérations politiques, d'improvisations, de rapports de force et d'attentes particulières, sans pour autant ouvrir la porte à la déresponsabilisation de l'État. C'est possible.

Au préalable, il faut un engagement de société qui passe par un constat objectif de l'impasse financière dans laquelle pataugent bon nombre de municipalités du Québec. Il faut un engagement de toutes les instances concernées qui reconnaît l'importance de l'occupation de l'ensemble du territoire et la nécessité de redonner à ces mêmes municipalités, à leurs citoyens, le pouvoir de faire des choix, dont celui, s'il n'est pas trop tard, de vivre dans leur communauté.

Tout le monde a droit au bonheur. Tout le monde, partout au Québec, a le droit d'aspirer à la prospérité dans le respect de sa différence.


Québec rural volume 13 no 5 - juin 2004