L’aigle et la volaille

8 Juin 2012

« Je ne sais pas comment exprimer ça… On protège trop nos enfants. Pire… On les formate tous pareils! Quand on pense à l’avenir du monde rural, il faut aborder cette question-là. »

« Qu’est-ce que vous voulez dire? »

« Bien, c’est comme si l’on mettait tous les enfants dans le même panier, dans le même moule. C’est comme si l’on élevait des aigles avec des poulets, tout le monde dans la ouate. Pendant des années, on nourrit les aigles comme les poulets, on les traite comme tel. Et après, quand on les remet en liberté, on s’étonne parce qu’ils ne savent plus voler, et qu’ils ne veulent même pas essayer. Ils ne veulent plus qu’être des poulets. »

En tournée du Québec, nous avons fait, chaque soir, des rencontres marquantes. Celle faite à Saint-Marc-sur-Richelieu mettait la table à une réflexion de fond sur l’éducation et l’identité culturelle. Ces questionnements, exprimés de différentes façons, nous les avons entendus pratiquement partout : de l’enfant qui n’aura jamais l’occasion de développer une certaine connaissance de son milieu de vie à l’école, à l’universitaire qui ne peut réaliser dans son village natal ou d’adoption un stage qui déterminera peut-être le reste de sa vie, des médias qui transmettent aux ruraux une image « montréalisée » d’eux-mêmes, de ces formations raccourcies qui n’apprennent aux gens qu’à travailler pour une seule entreprise plutôt qu’à pratiquer un métier et à assumer son rôle de citoyen, nous en avons entendu parler abondamment.

L’éducation, celle que peut offrir l’école, mais aussi celle qui appartient aux parents, à la famille élargie, aux bibliothèques, aux journaux et à la télévision, cette éducation a, de tout temps, servi l’essor des sociétés. L’essor social, culturel, communautaire, économique, philosophique, identitaire, scientifique, religieux, sportif. L’essor des sociétés. Le développement de sa richesse, pas de ses profits. La nuance est majeure.

Mais, est-ce toujours le cas? Que fait-on de cette éducation maintenant?

Ce qui est clair, c’est que la pensée comptable s’est frayé un chemin jusqu’au cœur des lieux de transmission des valeurs de notre société. Les médias en crise, tout le conflit étudiant qui fait rage présentement, les coupures effectuées dans la culture, les écoles de villages encore et toujours menacées… tout cela réfère au même nœud : l’éducation et la culture sont de plus en plus perçues comme des biens de consommation qui ont une seule utilité économique. Chercher la rentabilité à tout prix nous entraîne inéluctablement vers un déficit sociétal majeur.

Or, qui dit logique comptable dit réduction de services pour l’étudiant, dit réduction de l’accès pour les milieux ruraux, dit uniformisation du moule. De grands termes totalement incompatibles avec toute la souplesse qu’exige, de par sa nature même, le monde rural. Pire encore, ces façons de faire compromettent l’avenir même de la société, sa capacité à permettre l’épanouissement de tous ses citoyens, avec toutes les nuances et les différences qui font précisément sa plus importante richesse.

Et si nous cassions le moule? Et si nous nous permettions une réflexion de fond sur ce que nous sommes, en tant que ruraux, en tant que société, sur ce que nous voulons transmettre aux générations qui viennent, sur notre contribution à cette société qui est aussi la nôtre? Comment y arriver? Au moment où nous réfléchissons à l’avenir du monde rural, il semble incontournable de fournir quelques réponses à ces questions fondamentales. Car pour édifier la société de demain, c’est aujourd’hui qu’il faut construire le citoyen.

C’est ce à quoi je vous convie, le 18 octobre prochain, à Rivière-du-Loup, lors d’un Forum sur la question. L’inscription sera possible à compter du mois de juin. C’est un rendez-vous.