Je me souviens

15 Février 2011

par Claire Bolduc
presidente@solidarite-rurale.qc.ca

Ils ne sont plus qu’une poignée à se souvenir.

Ces hommes et ces femmes ont eu des choix déchirants à faire. Faire soigner son plus jeune enfant à grands frais ou nourrir la famille? Rebâtir la ferme à grands coups de corvée après un incendie ou s’exiler en ville pour travailler à salaire de misère dans une « shop » appartenant à d'autres?

Ce sont ces hommes, ces femmes et leurs enfants, témoins de cette vie faite de drames et de défis quotidiens, qui ont compris la nécessité de l’action collective, et la force d’une société unie, solidaire. Et ils se sont employés durant les décennies qui furent les leurs à bâtir des institutions qui supportent et protègent les plus fragiles, qui investissent dans la collectivité, appliquant le même principe au Québec comme État, pour le solidifier dans sa position mondiale. L’élite de l’époque, formée à l’école de l’humanisme, porteuse de valeurs religieuses communes, aura mené le Québec dans cette grande épopée.

C’est sur cette lancée, encore palpable en 1991, qu’ont été tenus les États généraux du monde rural.

J’y étais.

C’était LE rendez-vous. Ça vibrait. C’était l’appel auquel tout le monde, tous les leaders, de toutes les régions du Québec, mais aussi de tous ses secteurs socioéconomiques, culturels, politiques, avaient répondu. Pour la première fois, le monde rural québécois exprimait sa volonté d’exister, de renverser le mouvement de déclin. Et cette volonté, elle était farouche, ferme. Je me rappelle encore ces 28 leaders dire : « Nous nous engageons parce que… » au moment de la signature de la Déclaration du monde rural. Poussant la volonté dans l’action, ils créaient, quelques mois plus tard, Solidarité rurale du Québec, pour qu’elle soit garante de cet engagement. Au-delà de leurs intérêts corporatifs, pour le bien commun.

C’était il y a 20 ans. Le temps d’une éternité aujourd’hui. Le monde a bien changé depuis.

Les grands penseurs et acteurs de cette époque d’émancipation, porteurs de mémoire, de valeurs et d’expertise, se retirent du monde actif. L’industrialisation, la mondialisation et la « financiarisation » poursuivent leur marche, imposant leurs valeurs de productivité, de performance, dans toutes les sphères de notre vie. Ce nouveau mode de vie nous aura éloignés de la terre; il nous éloigne aujourd’hui les uns des autres.

En 3 minutes, une lettre est écrite, mise en page et expédiée. Reçue en 2,5 secondes. Lue et jetée en 5 minutes. Commentée en 140 caractères sur Twitter. Reprise par un réseau d’information continue 20 minutes plus tard. Rediffusée sur 10 plates-formes, 150 fois en 24 heures.

Dans cette société des « communications » qui s’impose de plus en plus, le réflexe se donne des airs de réflexion. Les opinions se polarisent. Montée de la droite, montée de la gauche, opposition. Normal. Le réflexe est maître des extrêmes. La réflexion, la vraie, se perd. Or, la réflexion mûrie mène inexorablement toujours quelque part pas très loin du centre.

L’État est de son temps. Les débats sur le tabac, les signes religieux, la sécurité routière, bref sur les choix individuels, pullulent. Ces débats divisent. Mais le moi est en vogue. Aucun projet de société ne s’impose, mais la faute n’est peut-être pas uniquement du côté politique. Peut-être est-ce aussi parce que cette identité collective qui fait la société existe de moins en moins.

Mais le nous existe encore.

J’en veux pour preuve cette coopérative de St-Adelphe, à la fois quincaillerie, épicerie, station-service et club vidéo, montée à la force de la collectivité et de l’implication citoyenne. J’en veux pour témoins ces gens de Huntingdon, qu’on donnait perdants, et qui ont réussi, en moins de sept ans, à rebâtir l’économie de leur village. Si la Société s’efface, des communautés s’affirment de plus en plus.

De par sa nature même, le village, fragile, toujours appelé à innover pour assurer sa survie, habité de gens qui ont en commun un attachement profond pour le territoire qu’ils habitent, est un rempart. La Déclaration du monde rural y résonne encore, parce que les valeurs qu’elle porte de solidarité, d’action commune, y sont encore bien vivantes.

Cette différence du monde rural, c’est la fondation la plus solide sur laquelle nous puissions bâtir l’avenir, en dépit des mouvances, en dépit du cynisme. Si notre société peut rebondir, c’est sur ce monde du nous qu’elle le fera, pas ailleurs. Le monde rural ne disparaîtra pas.

C’est sur cette assurance qu’il nous appartient maintenant de tendre la main au monde urbain, pour rebâtir les ponts. Aujourd’hui comme hier, Tant vaut le village, tant vaut le pays. Mais au moment où l’on fête les 20 ans des États généraux du monde rural, le pays a peut-être, plus que jamais, besoin de nous.