Détours

1 Juin 2007

Par Jacques Proulx
jproulx@solidarite-rurale.qc.ca

Entre vous et moi, il y a toujours les délais de production. Alors, au moment d'écrire ces lignes, le Québec tout entier, sauf quelques élus belliqueux, craignait de devoir aller aux urnes en juillet. Je vous le dis tout net : je n'en peux plus. Pour ne pas étouffer de colère, je lis moins les journaux, j'écoute moins la radio et je cultive mon jardin. Une vie d'agriculture m'avait très peu enseigné le jardinage. À la blague, lorsque j'étais encore
président général de l'UPA, je disais ne connaître de la terre que ce qui se fait avec un
tracteur. Bref, il aura fallu la beauté des fleurs pour me mettre à genoux.

Entre vous et moi, il y a peu d'occasions de parler de tout et de rien. En rupture de ban avec l'actualité, je me propose de vous parler de mes détours favoris. Peut-être pourront-ils être autant d'invitations à vous échapper, car le monde rural, avant d'être une cause, notre cause, est d'abord un lieu de nature emballant.

D'abord, il y a un bonheur de l'ordinaire. Partir de la maison, contourner les montagnes de résidus d'amiante, rejoindre le chemin qui longe la rivière Nicolet et traverse le hameau du Petit-Nicolet pour me rendre à Danville. Au carré, un des plus beaux du Québec, m'arrêter pour acheter un pain chez le boulanger, prendre un pâté chez le charcutier et fermer les yeux devant la vitrine de l'antiquaire. Rouler à pas de tortue sur la rue principale puis prendre la grande route vers Richmond, tourner à droite, monter la côte pour atteindre le hameau Denison Mills où réside mon ami Le Bigot. La suite des choses est discrète comme les amitiés masculines.

Aussi, il y a un bonheur du dimanche : me rendre à Saint-Venant-de-Paquette, pour marcher le Sentier des poètes, une initiative remarquable, modeste, qui reçoit l'appui de
Richard Séguin. En marchant, je me rappellerai que là fut bâtie la première caisse populaire rurale. Bien sûr, elle est fermée.

J'ai en mémoire un bonheur ancien celui d'une visite par doux temps et grand moment d'émotion à Mystic, un hameau annexé, je crois, à Bedford. Une grange ronde, une aubergiste qui fait ses chocolats, sa crème glacée et qui reçoit Pierre Foglia.

À chaque été, il faut que je passe à Ulverton, un lieu formidable caché derrière Drummondville. Quand j'y suis, je m'imagine en Écosse et toujours j'ai une pensée pour
Henri-Paul Proulx, le premier secrétaire général de Solidarité rurale du Québec. Il a habité par-là.

Chaque été aussi, je veux retourner faire la route entre Havre-Saint-Pierre et Baie-Johan-Beetz. Quel paysage! Une côte féminine dont chaque rondeur est une plage où écrire des mots qui s'effacent à marée montante.

Parlant de route, il y a la 105 entre Maniwaki et Hull. Surprenante, inattendue. Le vrai Pays-d'en-haut du 21e siècle. Et cette autre, une classique, qui longe la Saint-Maurice. Dieu que cette rivière est belle.

Et que dire de la 132 qui traverse mollement le doux pays du Kamouraska. Pour mieux m'y engager, je m'arrête à Saint-Jean-Port-Joli. Je prends un café chez les amis, des néo. Ils me racontent le pays, ses querelles, ses embellis. On finit toujours par parler des travaux à faire, de cette vieille maison exigeante comme une comtesse déchue et de la beauté du temps le long du fleuve. Pour clore ce bonheur et terminer ma route, j'achète du pain chez Bis la boulange et j'y refais le monde, rural ou pas.

Avant que les pivoines ne soient fanées j'espère contourner la montagne de Rigaud pour entrer à Très-Saint-Rédempteur y rencontrer ces jeunes fougueux croisés à la Foire des villages. Enfin, je veux passer au Bic et manger chez Colombe Saint-Pierre, y recevoir une jeune fille qui parfois m'appelle pour me parler de politique parce que à 13 ans « je ne comprends pas tout » dit-elle.

Salut, Adéodat!
Dernièrement, un grand, un noble chêne est tombé. Un homme franc, un homme engagé, dont la ferveur plongeait ses racines au plus profond de sa terre, celle qui l'avait vu naître, et qui se nourrissait de l'amour des gens qui l'habitaient : Adéodat St-Pierre. Il aura présidé Coalition urgence rurale jusqu'au bout.

Le départ d'Adéodat m'interpelle grandement quant à l'avenir de nos communautés. Car pour chacun de ces leaders que nous perdons, combien se lèvent pour reprendre le flambeau? Peu. Trop peu. Courbe démographique oblige.

En cette période où la vie reprend ses droits sur la nature, où ça éclôt, où ça pousse un peu partout, je me dis qu'il serait bon de voir de nouveaux leaders émerger. Et si certaines mesures gouvernementales pouvaient peut-être aider à voir ce souhait se réaliser, une partie de la clé, chaque citoyen la possède. Repérer les gens qui ont de la graine de leader, qui recherchent le bien commun et leur offrir un mot d'encouragement, une tape dans le dos, c'est déjà un début. Et il faut bien commencer quelque part. ?


Québec rural volume 16 no 4 - Juin 2007