Assez, c’est assez!

1 Décembre 2007

Jacques Proulx
Président de Solidarité rurale du Québec

L'annonce cavalière de la compagnie AbitibiBowater de fermer des usines dans plusieurs de nos communautés, sans même en avoir prévenu nos gouvernements, me révolte profondément. C'est une insulte à notre intelligence collective, une insulte aux travailleurs qui ont fait leur part en consentant des baisses de leurs conditions de travail et un affront à l'État qui a octroyé à cette compagnie la jouissance de notre patrimoine collectif pour des décennies. Ce comportement vient démontrer qu'AbitibiBowater n'est plus le citoyen corporatif préoccupé par l'avenir des communautés et désireux de conserver un lien de confiance avec nos élus et nos populations. Les fusions et acquisitions, les consolidations et la concentration de la propriété ont éloigné la prise de décisions de nos régions et l'avenir de nos communautés dépend maintenant davantage de ce qui se discute dans quelques sièges sociaux loin de nos frontières.

Je suis outré encore plus par notre incapacité à nous arracher du conformisme et à remettre en cause un modèle qui fait le bonheur à la bourse de Toronto quand il renvoie des familles et des communautés à la précarité. Pourquoi continuer à lier encore notre destinée à celle d'un modèle qui a fait son temps. Un modèle de rente qui a honteusement négligé de se moderniser alors qu'il se nourrissait de la surexploitation de la ressource, et de conditions de marché favorables. Ce temps est révolu à jamais et ce modèle est dépassé par l'arrivée de nouveaux joueurs, miné par la vétusté de ses équipements et piégé par sa concentration dans des produits qui n'ont plus d'avenir comme le papier.

Dans un tintamarre ordonné, on nous répète que le problème réside dans le coût de la fibre, la valeur du dollar, les exigences des conventions collectives. La solution facile serait inéluctablement la consolidation et l'apport de deniers publics pour défrayer des coûts que les compagnies ne veulent plus assumer, bref, la fuite en avant. Quatre crises en vingt ans, des centaines de millions de dollars engloutis, un patrimoine affaibli, des usines désuètes et des communautés dans la dépendance, c'est le bilan scandaleux de ce modèle. La forêt est aujourd'hui le seul patrimoine collectif au Québec qui, non seulement ne rapporte plus, mais coûte à la collectivité des dizaines de millions de dollars chaque année.

Il est primordial de revenir à la base et de se rappeler, pour commencer, que la forêt publique n'appartient pas à de vagues consortiums privés mais qu'elle appartient à la collectivité et que l'État la gère au nom de cette collectivité. Il est grand temps de mettre le régime forestier au diapason d'une nouvelle réalité et de proposer un nouveau contrat entre l'État, l'industrie et les communautés. Trois ans, jour pour jour, après le dépôt du rapport Coulombe, et onze ans après le rapport sur la forêt habitée, on continue de tergiverser sur l'essentiel : la refonte d'un régime qui a octroyé aux compagnies 97% de la forêt publique pour une période de 25 ans renouvelable.

Au cours des dernières semaines, le ministre Béchard a posé quelques gestes qui semblent encourageants, mais l'heure tourne. Si sa volonté de réformer le régime me rassure, je m'inquiète du rythme des changements. On s'apprête à lancer le Québec dans une énième consultation autour d'un Livre vert sur la forêt avec des mois d'audiences et des années avant que tout changement n'entre en vigueur.

Prolonger l'attentisme ambiant par des consultations, c'est plonger des communautés entières dans un immobilisme qui démobilise les forces vives et mine leur dynamisme. C'est aussi se résigner à voir nos communautés payer un lourd tribut social et nos concurrents s'implanter plus férocement.

J'appelle au sens des responsabilités et au courage de nos élus à tous les échelons et de toutes allégeances pour passer à une nouvelle ère, une nouvelle foresterie, porteuse d'avenir. Les changements législatifs pour un nouveau régime forestier ne peuvent plus attendre.