À petit feu ...

1 Octobre 2005

Par Jacques Proulx
jproulx@solidarite-rurale.qc.ca

Quand on a milité toute sa vie, il n'y a rien de pire que de négocier avec des gens qui ne disent jamais non, mais qui agissent en nous coupant les vivres comme s'ils voulaient nous faire mourir à petit feu et dans la plus grande discrétion. Voilà qui résume l'état de nos discussions avec le gouvernement du Québec relativement au renouvellement du financement de Solidarité rurale du Québec à titre d'instance-conseil du gouvernement. Au moment d'écrire ces lignes, sept mois se sont écoulés depuis le début de l'année financière 2005-2006 et cette entente en vertu de laquelle nous agissons à titre consultatif du gouvernement n'est toujours pas renouvelée, même si elle a été négociée et convenue avec les représentants du ministère des Affaires municipales et des Régions avant l'été. De semaine en semaine et plus récemment de jour en jour, les fonctionnaires et attachés nous disent que tout va bien et que ça s'en vient.

Au fait, de combien d'argent parle-t-on pour justifier un tel délai ? Pas de millions $ comme les 4M $ récemment annoncés pour aider la formation des travailleurs de Bell Helicopter, contre lesquels nous n'avons rien à redire, mais de 500 000 $ par année pendant trois ans. De l'argent pour faire quoi ? Pour permettre à notre coalition de continuer à jouer son rôle d'instance-conseil en matière de ruralité, mandat qu'elle assume à la demande du gouvernement depuis 1997. Rappelons-nous que Solidarité rurale du Québec s'est formée dans la mouvance des États généraux du monde rural, tenus il y a quatorze ans. C'était à l'époque où tant le gouvernement que l'opposition et les représentants de ce que l'on appelle la société civile pensaient qu'il était essentiel de se doter d'un organisme autonome et indépendant pour réfléchir sur les questions territoriales, 80 % du territoire du Québec est rural après tout.

Est-ce à dire que le gouvernement n'a plus besoin de l'avis du monde rural ? Que l'expertise acquise au fil des ans dans des dossiers aussi variés et pointus que la décentralisation, la reconversion, la migration, la démographie, le transport, les produits de terroir, les écoles de village, le maintien des services publics, le soutien et la formation des agents de développement n'est plus utile ? Le gouvernement croit-il vraiment que le point de vue des ruraux, original, fouillé, animé par une vision territoriale moderne et dynamique n'a plus besoin d'être entendu ? Quand on regarde les projets législatifs sur la table, on se dit que les ruraux sont non seulement interpellés, mais menacés dans certains cas par la vision gouvernementale. Que ce soit le plan Béchard sur le développement économique ou les mesures d'atténuation dans la forêt sans oublier le très insatisfaisant projet de loi sur les appellations, rien ne peut rassurer les ruraux sur le fait que leur voix est entendue et prise en compte à Québec.

Car, en choisissant de vivre dans une petite communauté rurale, nous savons à quel point notre liberté de choix se bute aux systèmes, aux bureaucraties, au mur à mur. Nous devons être vigilants pour assurer la pérennité de nos villages et notre droit à la différence. À part quelques groupes sectoriels qui font, sur des questions spécifiques, un travail remarquable en milieu rural, qui d'autre que SRQ est entièrement dédiée à promouvoir la ruralité dans son ensemble, à porter un regard et une analyse rurale des interventions de l'État, et à proposer des pistes pour la ruralité de demain ?

Au nombre de nos victoires d'influence, la Politique nationale de la ruralité, mise en place après que nous ayons lancé une Corvée d'idées, qui nous a permis de rencontrer 2000 groupes et personnes de partout sur le territoire, qui ont soumis 150 mémoires, que nous avons compilés, étudiés, transformés en recommandations dans un Avis pour une politique de développement rural. La première phase de la Politique s'est traduite par la création d'une centaine de pactes ruraux, une quasi-révolution que ces contrats territoriaux entre le gouvernement et autant de MRC, qui sont devenus de véritables modèles de décentralisation sur mesure, dont malheureusement le gouvernement ne s'est pas inspiré. Or, cette politique innovatrice, qui a fait beaucoup avec peu pour dynamiser les milieux ruraux et adapter l'action gouvernementale à leur réalité, arrivera à échéance en 2006. Qui d'autre qu'une instance-conseil possède la connaissance fine des milieux pour alimenter la réflexion en vue de la conception d'une phase 2, traduire les attentes des communautés et apporter des pistes inédites dans le contexte actuel ?

Lors de sa réunion du 13 septembre dernier, le comité exécutif de la Coalition a adopté une résolution demandant au gouvernement de donner suite à l'engagement maintes fois exprimé par la ministre responsable et par le Premier ministre de renouveler l'entente de financement convenue pour une durée de trois ans. Depuis lors, le gouvernement a offert à SRQ de lui verser un montant pour subsister jusqu'à la fin du mois de décembre 2005, sans pour autant prendre d'engagement écrit quant à l'entente de financement globale. Pour le Conseil d'administration, il ne saurait être question de faire semblant que nous avons les moyens d'agir si nous ne les avons pas. Notre relation avec le monde rural est fondée sur la confiance, la transparence et l'honnêteté. Nous avons le devoir d'informer nos partenaires que la proposition gouvernementale n'est pas acceptable, car elle signifie mourir à petit feu.

Tous ceux qui connaissent la vie des organismes comme le nôtre, savent qu'il n'est pas possible de faire un travail sérieux et de long terme s'il faut constamment investir ses énergies pour assurer le financement de base. Depuis des mois, cette situation a handicapé sérieusement notre fonctionnement, retardé la réalisation de projets, reporté des activités prévues et rendu difficile toute entente avec nos partenaires et fournisseurs.

Les enjeux qui confrontent le monde rural sont trop importants pour que l'on accepte de vivoter d'un versement discrétionnaire à l'autre. Nous avons l'appui unanime de notre conseil d'administration, composé d'une vingtaine d'organismes nationaux.

Si, comme nous, vous considérez qu'à l'heure où la mondialisation ferme des usines et parfois des villages, où la forêt traverse une période extrêmement difficile, où l'agriculture et l'agro-alimentaire font face à des défis sans précédent, où la plupart des pays occidentaux mettent le cap des priorités sur l'occupation dynamique et durable de leur territoire, il est inconcevable que le gouvernement du Québec laisse mourir à petit feu son instance-conseil en matière de ruralité, se privant ainsi d'une expertise indépendante et d'idées qui sortent des sentiers battus, faites-le-nous savoir et n'épargnez pas votre député...

Québec rural volume 14 no 5 - octobre 2005