Shawinigan. Notes pour l’allocution de Claire Bolduc, dans le cadre du Forum citoyen de la Mauricie

24 Octobre 2008

Shawinigan, le 24 octobre 2008


Salutations d'usage.

Bonjour à tous. C'est un plaisir pour moi de conclure les discours qui ont été prononcés autour de cette table et j'y ai entendu des choses vraiment intéressantes. Tout de même, le milieu rural constitue un milieu très important du Québec et je le connais bien. Je vais donc tenter de vous situer les enjeux auxquels font face les communautés qui souhaitent se développer, se prendre en mains.

À la fondation de Solidarité rurale du Québec en 1991, le milieu rural était relativement homogène. Et le Québec se trouvait devant une situation où les communautés rurales se dévitalisaient de façon accélérée. Les gens quittaient massivement les régions, les communautés rurales. Et quand je parle des régions, je parle tout autant des régions périphériques que de tout ce qui n'était pas « grande ville ». Solidarité rurale a vu le jour dans ce contexte. Près de17 ans plus tard, le milieu rural a beaucoup évolué. Depuis 5 ans, on constate qu'il y a plus de personnes qui s'installent en milieu rural que de personnes qui le quittent. On parlait encore dernièrement, des autobus jaunes qui quittent les milieux ruraux et les régions à chaque semaine emportant avec eux des jeunes, des citoyens. Si cette réalité existe toujours, on constate aussi qu'il y a maintenant un paquet de petites coccinelles qui arrivent en sens inverse et qui ramènent des citoyens dans les milieux ruraux et les régions. On le disait encore dernièrement en parlant de la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean.

Les gens choisissent de s'installer en milieu rural. Il y a près de 200 municipalités au Québec qui ont vu leur solde migratoire devenir positif. Et ça touche 42 MRC dont certaines MRC de la région. Les emplois offerts en milieu rural sont aussi bien différents. Traditionnellement, le milieu rural a été un milieu qui offrait des emplois dans les grandes entreprises du secteur forestier, ou encore dans le secteur agricole. Vous le savez probablement mieux que d'autres, les emplois dans le secteur forestier ont été particulièrement décimés au cours des 5 dernières années. Mais il y a tout de même une augmentation du nombre d'emplois dans le milieu rural. Ce sont des emplois bien différents. Et des emplois qui correspondent probablement mieux aux aspirations des jeunes ou des nouveaux citoyens ruraux quand ils recherchent d'autres types de vie, d'autres types d'emplois. Enfin, le milieu rural ne se réduit plus à un milieu pourvoyeur de ressources pour les villes, c'est devenu un milieu qu'on choisit en raison d'un choix de vie qu'on fait. On le choisit comme milieu de vie et non plus simplement comme secteur où aller travailler.

Dans ce contexte-là, que pouvons-nous faire pour vivifier nos milieux ruraux ? Rappelons-nous que c'est un peu plus de la moitié de la population de la Mauricie qui vit en milieu rural sur un territoire qui est tout de même très vaste; 80% du territoire mauricien est rural. Comment donc occuper ce territoire-là? Comment habiter nos communautés, les vivre, les dynamiser, les rendre agréables et intéressantes?

Parlons d'abord des grands enjeux. Nous sommes à la croisée des chemins pour plusieurs grandes politiques au Québec; la politique forestière qui fait l'objet de grandes discussions actuellement, la politique agricole qui fait l'objet également de débats intenses. Ces grandes politiques touchent directement le milieu rural et elles se discutent maintenant. Il y a là pour Solidarité rurale une importance majeure à ce que les gens s'impliquent dans ces débats qui ont cours pour qu'on cesse de prendre des décisions qui s'appliqueront d'une frontière à l'autre du Québec, du nord au sud, et d'est en ouest, avec une seule façon d'intervenir et d'agir.

On milite pour que les communautés régionales - celles des MRC, celles des localités - puissent avoir une voix forte pour manifester ce qu'elles veulent, le modèle forestier qu'elles veulent dans leur milieu, le modèle de développement d'entreprise, le modèle d'exploitation, le modèle de vie avec les ressources forestières. On milite également pour que le modèle agricole corresponde plus à ce que les gens veulent. Le modèle agricole de la Mauricie pourra être bien différent de celui de Saint-Hyacinthe. Avez-vous l'espace pour le dire ? C'est ce que Solidarité rurale crée. On ne fera pas à votre place le modèle que vous voulez. On ne vous l'imposera pas. Mais on crée l'espace pour que vous puissiez l'exprimer. On interpelle les élus gouvernementaux, les élus municipaux. On créé l'espace pour que vous puissiez dire: « Nous, on veut que ce modèle-là soit prédominant chez nous plutôt que l'autre que vous proposez; plutôt que l'autre qui est utilisé ailleurs. »

C'est cet espace-là qui vous est offert, et à partir du moment où l'espace existe, vous avez l'opportunité - je dirais même, la responsabilité - de l'occuper, de faire connaître vos besoins, vos aspirations. C'est pour ça aussi qu'on a milité et obtenu non pas une, mais deux Politiques nationales de la ruralité. Madame Ottawa a fait mention tout à l'heure d'une activité importante, un laboratoire rural qui touche la culture des communautés Attikameks. Cette opportunité-là vient de la Politique nationale de la ruralité. La Politique permet aux communautés rurales de faire valoir encore une fois leur différence, de proposer des façons de faire qui leur correspondent et qui pourront ensuite inspirer d'autres communautés rurales.

Face à cette croisée des chemins, à cet espace-là qu'on essaie de dessiner, vous avez tout de même des défis importants; nous avons tous ensemble des défis importants. Celui d'abord de créer de la richesse et de la créer en misant sur les différences, celles qui distinguent chacun et chacune de nos territoires, de nos régions. Ce sont des caractéristiques territoriales, géographiques. Ce sont des caractéristiques identitaires, ce sont des caractéristiques environnementales. Créons la richesse en misant sur ces valeurs-là. Elles sont différentes dans chacune des communautés, dans chacune des MRC.

Allons y puiser notre richesse. Mais créer de la richesse, c'est une chose, capter celle qui existe déjà, en est une autre. Et c'est un autre des beaux défis que vous avez. Se faire attirant pour capter cette richesse-là, pour qu'elle contribue à l'essor de nos communautés, voilà un autre beau défi. On le disait, nos territoires ne seront plus uniquement des lieux de cueillette de ressources naturelles, ce seront aussi des lieux de vie. Et ça, c'est riche pour le Québec tout entier.

Il faut le savoir : le Québec, c'est la seule société dans le monde occidental où 20 % de la population habite 80 % du territoire et où 50 % de la population habite autour ou dans la métropole. Alors, on a à faire connaître et à valoriser le milieu de vie différent qu'on propose. Et cela implique aussi d'autres défis. Quand je disais un peu plus tôt que le milieu rural a bien changé, sachons qu'il n'est plus le milieu homogène qu'il a déjà été. Il y a des différences marquées dans ce milieu, il y a un écart qui s'est creusé dans les différentes ruralités, il y a un écart qui s'est creusé dans les différents territoires, il y a un écart qui peut se creuser entre deux communautés très proches. Il en a été question en début de présentation. Nous avons donc un grand défi de solidarité. Le défi d'être solidaires entre les communautés dans une même MRC, dans une même région. Être solidaires entre nous pour bien soutenir les communautés qui sont moins actives ou moins dynamisées.

Un autre grand défi est celui de la mixité. Mixité, ça veut dire qu'au lieu de maintenir les jeunes dans des secteurs de jeunes, avec des activités de jeunes, les aînés à la Fédération de l'âge d'or dans des activités organisées par la Fédération de l'âge d'or, les gens d'affaires avec les Chambres de commerce, on fait s'asseoir et travailler tout ce beau monde ensemble. Je pense qu'ici en Mauricie, avec le Forum citoyen auquel je participe, le défi de la mixité, vous avez un peu compris comment on pouvait passer au travers. Et il vous appartiendra de maintenir cette participation-là imbriquée avec toutes les ressources que vous avez dans vos milieux.

Un dernier défi : celui de la proximité. Si les milieux ruraux s'affichent dorénavant comme des milieux de vie où on choisit d'aller vivre, le milieu rural qui sera très attrayant sera un espace où l'on proposera des services à ses citoyens, ce qui fera en sorte que les citoyens ne seront pas tenus de se déplacer sur de grandes distances pour avoir accès à des services de base. C'est un portrait des communautés rurales, des municipalités rurales, qui nous impose de changer l'approche, de changer notre façon de voir les choses, de voir les milieux, qui nous impose de renouveler le regard. D'abord, on tiendra compte du territoire, en fonction de ses caractéristiques économiques, on tiendra compte du territoire en fonction de son milieu de vie, on tiendra compte du territoire en fonction du patrimoine, de la nature qui le compose, mais surtout, on le créera en fonction de l'humain. Et c'est dans un équilibre de l'ensemble de ces fonctions qu'il sera possible de façonner des communautés innovantes, des communautés prospères qui seront capables de faire face aux différents soubresauts ou aux crises tel qu'on en connaît maintenant.

Enfin, pour que les communautés rurales puissent bénéficier de véritables leviers, on a besoin de législations, d'orientations gouvernementales claires. Et pour que ça se fasse, il faut donner aux citoyens les leviers pour qu'ils fassent entendre leur voix haut et fort. Ça doit se traduire par une gouvernance repensée, une gouvernance qui fait en sorte que les décisions qui les concernent, soient prises le plus près possible des citoyens. Ça veut dire repenser par exemple notre modèle démocratique. Ça veut dire repenser le fonctionnement de nos MRC qui sont très ancrées dans nos territoires. Au lieu de leur donner seulement des devoirs, on doit leur donner des moyens, des moyens financiers, une légitimité, une imputabilité aussi. Car ce n'est pas tout de prendre des décisions, il faut également en répondre devant les citoyens.

C'est finalement de trouver les bons leaders. Pas seulement ceux qui décident, car les bons leaders, ce sont ceux qui savent écouter, qui savent mobiliser, qui savent communiquer, qui savent véhiculer des valeurs qui nous ressemblent. Et quand les décisions de ces leaders-là sont prises, ce sont des décisions qui ressemblent à ce que la majorité souhaitait. Et ce seront des leaders qui permettront que les citoyens participent parce que ces leaders-là auront placé l'humain au centre de leurs préoccupations.

Votre communauté, votre territoire, votre ruralité, votre avenir, l'enjeu, le vrai, ce n'est pas de le prévoir, c'est de le rendre possible. Et le développement des milieux ruraux dans ce contexte, c'est essentiel à l'ensemble de la société, et ce, autant pour les villes que pour les communautés rurales. Parce que tant vaut le village, tant vaut le pays.