Rouyn-Noranda. Notes pour l’allocution de Claire Bolduc dans le cadre du Forum Jeunesse Abitibi-Temiscamingue

14 Juin 2008

Salutations d'usage,

D'emblée, je dois vous dire que je suis très heureuse et honorée d'être parmi vous aujourd'hui pour discuter de décentralisation et de démocratie territoriale. S'il y a un enjeu qui nous tient à cour à Solidarité rurale c'est bien celui-là, parce que nous savons trop bien que l'avenir de nos communautés dépend de leur capacité à se prendre en charge et ça, ça passe inévitablement par une décentralisation des pouvoirs vers des instances à taille humaine.

Avant de tomber dans le vif du sujet, j'aimerais remettre les pendules à l'heure quant au monde rural. Encore cette semaine, dans le cadre des auditions publiques de la Commission de la représentation électorale sur le redécoupage de la carte électorale, j'entendais ce discours défaitiste sur l'état de la ruralité aujourd'hui. Vous savez, ce discours grinçant qui répète depuis 20 ans que les campagnes se vident, que les jeunes se sauvent pour Montréal à coup d'autobus et que la dévitalisation des villages est un passage obligé. Et bien je crois qu'il est grand temps de s'ouvrir les yeux et de voir que c'est fini ce temps-là. On aura connu une période très sombre, mais avec tout ces coups durs, croyez-moi, le monde rural n'est pas resté assis à pleurer sur son sort et à attendre des miracles. Au contraire, on assiste plutôt à « l'éveil de la ruralité » comme le disait si bien le maire de Massueville, Denis Marion. Il s'est engagé depuis quelques années déjà dans une toute nouvelle dynamique absolument emballante.

Ce changement de cap est le résultat de la faillite d'un modèle qui ne pouvait plus prétendre incarner l'avenir de nos régions. Il avait été pensé d'en haut et avait descendu jusque dans nos villages. Il nous a avili, nous a fait croire que le génie du travail, c'était les autres qui l'avaient. C'est un modèle de développement qui a profité à une poignée de personnes, souvent des étrangers, et qui a dépossédé des milliers d'autres de leur territoire, d'une vie digne et surtout, de leur capacité de croire en eux-mêmes et de se prendre en charge.

Cette logique de concentration et de dépossession s'est appliquée dans tous les domaines. L'exploitation des ressources, les services, les institutions, les banques, les administrations municipales, le privé, tout ces champs social, politique et économique auront chantés en cour le modèle unique qui rimait avec concentration, centralisation, rationalisation. Et même notre système démocratique y aura goûté!

Ce modèle a fait faillite. Elle a semée vulnérabilité, cynisme, désengagement et pauvreté des initiatives personnelles, communautaires et entrepreneuriales. Mais ce temps là est révolu. Les communautés rurales avec de plus en plus d'acuité qu'elles ne peuvent plus se fier sur la concentration, les consolidations et cette fuite en avant qui refuse de remettre en cause les fondements d'un système qui a fait son temps.

Face à cela, les défis peuvent sembler insurmontables sauf si on comprend que pour être heureux, les ruraux ont besoin d'un village vivant, comme les urbains d'une ville vivante. Et un village vit, respire, transpire à travers le dynamisme de ses habitants.

Notre système démocratique a ses limites, mais il s'appuie tout de même sur une idée forte, celle de la responsabilité citoyenne. Dans ce système, chaque citoyen a le devoir de s'occuper du bien commun. Ce n'est pas pour faire joli qu'on suscite le débat et les échanges, c'est parce que c'est la seule façon de mobiliser la population et de changer les choses d'une manière intelligente. Ne pas consulter et après faire à sa tête, c'est la manière idéale de désengager le milieu et de faire glisser le développement vers une crise, une économie précaire, peu rentable et non-diversifiée. Discuter, débattre pour que la vérité du milieu, de ses aspirations, éclose doucement, est gage d'un développement durable pris en main par les communautés. Mais soyons clairs, je ne vous parle pas d'un chemin en ligne droite et sans embûches, je pense plutôt que ce type de développement ressemble à une route sinueuse où il faut circuler tranquillement, les sens en alerte, les pas mesurés, tout en appréciant autant la route que l'on parcourt que la destination où l'on veut se rendre.

Pour nous, et c'est là notre paradigme, le monde rural est condamné à l'innovation politique, comme économique, il doit devenir autre pour se développer à sa pleine mesure.

Mais comment devenir autre? Comment se définir différemment? Je dirais qu'il faut d'abord se connaître, connaître son milieu. Là-dessus, laissez-moi vous raconter une petite histoire. On me racontait récemment qu'une jeune femme aux études à Montréal avait amené un ami mexicain en visite dans son village natal de Buckland. C'est un petit village accroché au flan des Appalaches dans la MRC de Bellechasse, à une heure et demie de la ville de Québec. Eduardo était photographe alors toute la fin de semaine, il a pris des photos de Buckland de tous les angles, pour lui, tout ce beau décor était très très exotique. Il est revenu chez lui et a mis les photos sur son site Internet. Et bien croyez-le ou non, quand les gens de Buckland sont allés voir les photos, ils ne reconnaissaient pas leur village! Ça leur a pris du temps à retrouver le casse-croûte Chez Ti-Blanc, la maison des Bolduc et le garage des Turgeon.

Des gens qui avaient vécu là toute leur vie, reconnaissaient à peine leur village. Ils étaient devenus aveugles à ce qu'ils étaient! Alors imaginez quand vient le temps de dégager ses forces, son potentiel et ses faiblesses pour espérer donner une seconde vie à son milieu!

Après avoir fait une lecture rigoureuse de la situation, on doit ensuite mobiliser le milieu à s'investir dans le développement de la communauté et finalement, on doit bien réfléchir et définir une planification stratégique avec un mécanisme de suivi parce que comme disait nos grands-pères, « le calcul vaut le travail ».

Les vieilles habitudes, celles parfois de croire ou d'espérer qu'un autre que nous même, celui qui a de l'argent, du charisme, du temps, que celui-là seul pourrait faire une différence, est un piège. Ne vous laissez pas prendre par ces fausses idées qui rodent, la ruralité est un milieu de vie, de gens, de territoires fragiles et il sera à l'image des aspirations de ceux qui osent, qui risquent et qui espèrent. L'heure n'est plus au chacun pour soi, surtout dans l'actuelle conjoncture où nos ressources naturelles et nos sources de travail qui hier nous semblaient sans fin, montrent des signes d'épuisement. Mais je suis d'avis que si une attitude face à l'engagement et au développement doit s'enraciner dans nos communautés, il faudra aussi travailler à ce que les des réormes démocratiques viennent supporter cette envie de participer, de se définir et de changer les choses.

Cette démarche doit avoir comme dénominateur commun l'enjeu de la participation. Nos institutions démocratiques souffrent gravement de ce fléau de la faible participation et nul besoin de disserter sur les conséquences de cette désaffection. Il s'agit là d'un enjeu de démocratie pour toute la société, un enjeu pour le mode rural dont l'avenir passe par l'implication des citoyens, la mobilisation de toutes les forces vives et la participation dans la prise en charge du développement. Cependant, relever ce taux exigera un effort crédible et réel de démocratisation à travers des réformes et des actions concrètes.

Il faudra d'abord vivifier la démocratie à tous les échelons et cela suppose indiscutablement un geste fort en faveur d'une véritable démocratisation des MRC. Les ruraux et les citoyens dans tous les territoires pourront s'exprimer alors sur les enjeux de développement, d'environnement, de transport, de tourisme, d'aménagement sur leur territoire, c'est-à-dire des enjeux en mesure de les mobiliser. L'action locale n'a jamais été sentie aussi proche et liée aux enjeux globaux qui préoccupent les citoyens partout. Il y aurait là un espace à investir et à ouvrir pour l'exercice démocratique. L'élection des préfets au suffrage universel dès 2009 serait un premier pas et une occasion qui mettra en jeu les appartenances et une saine concurrence démocratique entre des visions et des programmes de territoire.

Revivifier la démocratie nécessitera un effort en faveur de la relève chez les élus. Le monde municipal se préoccupe déjà de cette dimension et pourrait apportait son concours dès la prochaine élection.

Il faudra ensuite réformer le système électoral. La réforme des institutions démocratiques est un projet qui a toujours avorté indépendamment des gouvernements en place. Cette réforme qui bute sur des résistances restera nécessaire car les distorsions générées par le système actuel ne sont pas soutenables. Le statu quo en soit érode la représentation du monde rural comme on le voit dans la révision proposée par la Commission de représentation électorale. Solidarité rurale du Québec est d'avis qu'il faudra réformer globalement le système électoral pour mieux refléter la diversité des courants politiques dans notre société et donner à la représentation territoriale une stabilité et une légitimité reconquises.

Le dernier projet de réforme préparé à cet égard, devra être réactivé avec détermination pour donner aux citoyens le droit à une représentation effective qui tient compte de leur milieu et leur territoire.

Pour s'inscrire dans ce projet d'espace démocratique, une telle réforme doit d'abord viser à relever le taux de participation, un indicateur en mesure de traduire l'état de santé de notre démocratie et de la contribution des citoyens à la collectivité.

Une autre action nécessaire afin de soutenir la prise en charge des milieux est de placer la participation en amont des grands projets. Les consultations entourant les grands projets économiques continuent de nourrir le scepticisme et génèrent des divisions et des tensions nuisibles pour les communautés. Dans certains cas, c'est le processus même de consultation qui est vertement dénoncé par des citoyens mais aussi par des élus qui n'y trouvent pas un espace crédible pour influencer et se faire entendre.

Cette approche mérite à son tour d'être repensée sans céder aux intérêts particuliers. La participation effective des communautés dès le début et aux différentes étapes des projets peut sans doute rendre la marche plus laborieuse, mais elle s'avère incontournable pour éviter qu'un climat de méfiance et de suspicion ne s'installe. Il y a là un pari qui n'est pas exempt de difficultés certes, mais qui donnera plus d'espace à la participation, à l'écoute et l'action collective.

Le critère d'acceptabilité sociale que le gouvernement veut mettre de l'avant, ne doit pas intervenir à la toute fin quand le projet est prêt, mais bien en amont lors de l'élaboration même de celui-ci. C'est là l'esprit même des principes de développement durable.

Finalement, il faudra mobiliser les communautés à l'accueil et l'intégration de nouvelles populations. Un vent nouveau souffle sur les milieux ruraux. La migration vers les campagnes est devenue globalement positive au Québec. Ce qui constitue en soit un renversement et s'inscrit dans une tendance observée dans la plupart des pays occidentaux. Les milieux ruraux, peu importe leur situation, doivent se mobiliser dans un contexte où le bassin de la population active se rétrécie et exige de redoubler d'effort pour attirer et retenir des jeunes et moins jeunes dans les communautés peu importe leur origine.

Je termine donc en disant qu'aujourd'hui, la ruralité est un milieu de vie attirant, plein de possibilités, où on se parle, où on se concerte, où on se prend en charge plutôt que d'attendre des solutions d'ailleurs. C'est un espace condamné à se réinventer et ma foi, il y a quelque chose de grandement emballant dans tout ça.

À l'automne 2009, il y a quelque chose comme des élections municipales auront lieu. Ce sont vos commissaires, vos maires et mairesses qui seront élus. Vous avez là un pouvoir d'influencer votre milieu avec votre vision. Allez-y, votez, présentez-vous même aux élections! Répondez au défaitisme par votre engagement, vous verrez combien nous avons tous le pouvoir d'infléchir le quotidien et nos lendemains. L'engagement dans la démocratie et la prise en charge des milieux sont la clé de voûte d'une vie digne dans son village.

Je vous remercie de votre attention et place au débat.