Rivière-du-Loup. Notes pour la conférence de Jacques Proulx aux étudiants du Cégep de Rivière-du-Loup intitulée Vivre au village

17 Avril 2007

Salutations d'usage,

Sincèrement, je suis content d'être ici aujourd'hui. Je sais que l'on ne se connaît pas bien. Vous êtes jeunes, ce n'est pas un défaut et j'avance en âge. Je suis certain que la plupart d'entre vous se demandent pourquoi madame Saint-Amand m'a invité à vous rencontrer. Probablement qu'elle se souvient que je suis l'ancien président de l'Union des producteurs agricoles, que j'ai fondé Solidarité rurale du Québec, que je fus membre de la Commission Bélanger-Campeau sur l'avenir constitutionnel du Québec, que je me suis opposé au libre-échange et à la mondialisation des échanges commerciaux avant l'heure et que je travaillais dans le tiers-monde avant que le mot tiermondiste existe, que j'ai connu le retour à la terre avant qu'il n'engendre l'agriculture bio et que plusieurs de ses adeptes soient aujourd'hui des néo-ruraux. Bref, si je pouvais aujourd'hui être aussi intéressant que ma vie fut riche et palpitante, je serais bien content. Je vous le dis sans gêne, j'ai eu une vie formidable dont le génome est la dignité humaine.

Je vais essayer de ne pas être trop long car j'aimerais vraiment que nous puissions échanger, mieux se connaître, parler de tout et de rien.

On m'a invité à vous parler d'économie et d'actualité. Je vous parlerai de village, de ruralité, d'activités économiques nouvelles et anciennes. Mais surtout, j'essaierai de semer dans vos têtes de nouvelles manières de voir.

J'ai 68 ans. J'ai laissé l'école trop tôt au goût de mes parents. J'ai connu le Québec de Duplessis, la Révolution tranquille. Je suis né et j'ai vécu en Estrie, à côté des Anglais, sans jamais être capable de leur parler. Je suis d'une région de mines et je n'y ai jamais travaillé. Je suis du temps des grosses familles et je n'ai que trois frères dont je suis l'aîné. Je suis fils de cultivateur. Je n'ai jamais rien fait d'autre que de faire fructifier le bien paternel hérité de génération en génération. Mais je suis également né dans une famille « très citoyenne » où l'implication sociale était encouragée. Alors, de fil en aiguille, je me suis impliqué dans le syndicalisme agricole jusqu'à la présidence générale de l'UPA. Et durant mon mandat de 12 ans, j'ai confronté trois grands dossiers : la mondialisation des échanges commerciaux et la signature de deux ententes qui allaient changer la face du monde soit celle du libre-échange et de l'OMC, la question environnementale et celle de la ruralité. Aujourd'hui, je crois que la question rurale inclut les deux autres. Je m'en expliquerai un peu plus tard.

Et comme on n'est pas là pour refaire le monde entier et que nous n'avons pas la semaine, je limiterai mon intervention à quelques points en vous réitérant mon souhait d'échanger avec vous sur tout ce qui vous semblera pertinent, tout ce qui vous inquiète, tout ce qui pourrait vous chatouiller l'esprit.

Avec la reconduction de la Politique nationale de la ruralité, annoncée en décembre dernier par le premier ministre, le monde rural québécois a quelques chances de s'occuper de son destin. Tout n'est pas rose, mais je crois que l'on pourrait dire que doucement nous sommes comme société à définir un monde rural moderne, contemporain, appuyé sur sa seule spécificité : son mode de vie.

Solidarité rurale du Québec, la coalition que je préside depuis 15 ans, en plus de promouvoir le mode de vie rural, considère une idée moderne : celle du nomadisme comme en parle le philosophe et écrivain Jacques Attali. Ce nomadisme contemporain, actuel, occidental, serait le fait que nous aurons plusieurs lieux de vie, de résidence, au même titre que nous avons désormais plusieurs emplois. Nous aurons plusieurs adresses qui correspondront chacune à des temps de vie. En fait, le premier motif pour déménager est l'allongement de la durée de vie. On vit vieux, faut bien faire quelque chose de toutes ces années gagnées sur la mort. Cela dit, il y aura toujours des urbains irréductibles et d'éternels ruraux comme moi. Mais il y aura aussi du mouvement, des allées et des venues, des départs puis des retours. Ce nomadisme est aussi alimenté par l'échec des grandes villes en termes de qualité de vie. C'était vrai au 19e siècle. Cela se nommait le gentleman-farmer. Et cela est encore vrai. Aujourd'hui encore, la ville est le réservoir de population des villages.

Comprenons-nous bien, au 21e siècle, dans les pays riches, industrialisés et hautement urbanisés, le monde rural n'est plus nécessaire puisqu'il n'a plus son rôle traditionnel de pourvoyeur de villes. Ce seul état de fait constitue un enjeu de société extrêmement complexe, car, par certains de ses aspects, il questionne la vie économique alors que sous d'autres aspects, il questionne la vie sociale ou culturelle. C'est un enjeu fascinant, car il n'est soluble que dans la mesure où collectivement et individuellement nous accepterons de réinventer le sens du monde rural et de sa relation à l'autre : le monde urbain. C'est un enjeu moderne, car pour la première fois dans l'histoire de l'humanité et pour un nombre limité de sociétés, les campagnes ne servent plus à nourrir les villes. À preuve, on pourrait facilement imaginer que le Canada ne produit plus aucun aliment et les différents marchés d'alimentation regorgeraient des mêmes produits. À noter qu'il en va de même pour les minéraux ou le pétrole. L'exploitation ou non de la forêt au bout de la péninsule gaspésienne ne change rien à la capacité des usines forestières installées au Québec ou ailleurs au Canada de s'approvisionner. Même que nos gouvernements sont assez fous et assez soumis à la grande industrie pour accélérer cette façon de faire.

Cet état de fait étant convenu, ce qui a changé avec la globalisation de l'économie et la mondialisation des échanges de tous types est la définition même du monde rural désormais centrée sur sa nature plutôt que sur son rôle. Donc, au moment où nos communautés se mobilisent autour de leur caractère, de leur mode de vie distinctif, plus que jamais les énergies des leaders doivent être investies dans la conception et le développement d'un modèle social, politique, économique et culturel rural. Car rien n'assurera plus la pérennité de notre mode de vie et de nos villages que la prospérité de chacun de ses membres. Nous sommes condamnés à imaginer, à inventer ce que nous voulons être, à innover dans nos façons de faire et à en saisir les autorités politiques. Parce que le monde rural est aussi un enjeu politique de taille puisqu'il concerne notamment l'occupation du territoire, la protection et la mise en valeur des ressources naturelles si importantes pour l'économie canadienne, il est raisonnable que les gouvernements locaux, régionaux ou nationaux se donnent des politiques dont les ruraux useront comme d'un tremplin pour construire un monde rural moderne, contemporain, adapté aux besoins des hommes et des femmes qui préfèrent vivre dans des communautés de petite taille.

J'ai bien dit qui préfèrent vivre dans des communautés de petites taille pas être agriculteur ou bûcheron. Les villages ne sont pas des campements installés le temps que durent l'extraction d'une matière première. D'ailleurs, ceux et celles qui aujourd'hui font le choix de la campagne participent activement à la reconversion économique de nos milieux. L'environnement louperivois est riche en exemples où l'accès à la matière première n'est pas le déclencheur de l'activité économique. La beauté des lieux a stimulé la villégiature au 19e siècle. Normal, voyager était le privilège d'une classe aisée qui s'installait pour une saison car le déplacement était long, trop long. Au vingtième siècle, la villégiature s'est déplacée vers les zones limitrophes des grandes villes et le chalet est devenu l'attribut culturel de la classe moyenne et le lieu de vie des week-ends et des semaines de vacances. Les riches, eux, ont voyagé de par le monde. Puis vers la fin du siècle, sous l'impulsion d'autres tendances, comme la quête de tranquillité, le plein air, l'histoire et la généalogie, le tourisme a profité de la beauté des lieux pour se réinventer. Ici, la ressource est exploitée autrement. Conclusion des courses, la Chambre de commerce de la MRC s'inquiète du développement des éoliennes et du port méthanier car elle veut protéger le paysage essentiel à l'industrie touristique. Savez-vous qu'au Québec, il y a plus de gens occupés par le plein air, la chasse et la pêche que de travailleurs forestiers? Savez-vous que le secteur agricole qui a connu le plus d'expansion au cours des trente dernières années est l'horticulture?

Je disais donc que, lorsque comme ruraux, nous aurons compris pourquoi nous vivons à la campagne et que nous serons capables d'expliquer et de défendre nos choix, j'en suis certain, nous obtiendrons les accommodements raisonnables nécessaires à notre développement.

Défendre notre choix de vivre en campagne, c'est d'abord s'occuper de la mairie. Ne plus jamais laisser ce lieu de pouvoir de proximité à n'importe qui, car l'enjeu c'est la défense de notre monde de vie. Prenez l'exemple trop médiatisé d'Hérouxville et de la MRC de Mékinac. Les citoyens ont délégué leur pouvoir à des hommes et à des femmes ignorants du monde actuel, réel. Alors que les élus devraient être en train de travailler à sortir leurs villages de la grisaille, notamment en se battant pour garder les services de proximité, ils travaillent sur des codes de vie et se réfugient dans une attitude craintive et mal pensante. Il faut que des citoyens soient plus qu'endormis pour élire tout un conseil municipal qui ignore que le Code criminel interdit de tuer des femmes.

À chacune de mes interventions publiques, je voudrais tellement convaincre ceux et celles qui me font la grâce de m'écouter que la démocratie s'appuie sur un préalable : celui de l'engagement du citoyen dans la gestion de sa société. Le maternage, fut-il l'ouvre de l'aristocratie ou des parlements, handicape notre liberté individuelle et collective. En démocratie on est responsable du bien commun, on est responsable de s'occuper de nos affaires. Donc, et je choisis mon exemple, lorsque des ruraux demandent que la cohabitation considère leurs besoins d'air pur, de tranquillité voire de sécurité, ils s'occupent de leurs affaires au même titre que les agriculteurs qui défendent leur droit de produire.

On ne sait tellement pas dans quel monde on vit que les agriculteurs croient et défendent que le monde rural est le leur. Or, ils sont moins de 1% des ruraux et seulement 6,8 % de la population rurale vit de l'agriculture. Si l'agriculture détermine toujours le paysage rural, elle est l'occupation d'une poignée de personnes qui prétendent à un droit d'usage au-delà des limites de leur droit de propriété. Actuellement, au Québec, l'ensemble des politiques et des programmes agricoles développés, améliorés, rénovés, revus, de la naissance du ministère au 19e siècle à aujourd'hui, s'appuient sur la notion de sécurité alimentaire. En gros, on pourrait dire que l'État appuie l'agriculture et les agriculteurs en échange d'une garantie d'approvisionnement. Or, désormais, l'approvisionnement est planétaire et la sécurité alimentaire tient dans le pouvoir de payer. J'en prends pour preuve que les paysans du monde produisent assez pour nourrir le monde, pourtant on meurt de faim à la grandeur de la planète.

En somme, on cherche à saisir une réalité contemporaine avec des idées anciennes. Je vais prendre un autre exemple : la stabilisation des revenus agricoles. Une mesure jadis d'avant-garde qui aujourd'hui sert non pas à atténuer les méfaits de la nature, comme les invasions d'insectes ou les gelées tardives, mais à faire face aux aléas du libre marché. À elle seule, la stabilisation appelle la Commission nationale sur l'avenir de l'agriculture.

En 20 ans, le Québec a perdu le tiers de ses fermes, un fossé s'est creusé entre le producteur et le consommateur, l'endettement étouffe les agriculteurs et découragent la relève. Bref, le « produire pour produire » a limité l'agriculture à sa seule fonction marchande. À cela, il faut ajouter que l'intelligentsia agricole et agroalimentaire est incapable de revoir ses idées et ses analyses. À preuve, le dossier de la fermeture de l'abattoir de Valley Jonction. On nous parle du dollar canadien, des usines américaines, des conditions de travail américaines, et tutti quanti, mais au jour d'aujourd'hui, le concurrent du Québec et du Canada c'est la Chine!! Si les aliments que l'on mange font entre 2 500 km et 4 000 km pour atterrir dans notre assiette, ils ne doivent pas tous venir de la région de Washington. Les innocents qui ont modelé le développement de cet abattoir jusqu'à le conduire dans un cul-de-sac en acceptant, par exemple, de ne pas tenir compte de la fluctuation du dollar ou encore en signant des conventions de travail dites trop généreuses portent-ils une responsabilité? Et les agriculteurs, propriétaires de l'actionnaire majoritaire, la Coop Fédérée, qui laissent faire et dire n'importe quoi, ont donné leur confiance et leurs dollars à des incompétents? Et tous ensembles, de la production à la transformation, n'ont qu'une solution : l'intervention des gouvernements. Donc le recours aux payeurs de taxes. Alors, rien d'étonnant à ce que le fossé se creuse entre les consommateurs et la classe agricole.

C'est évidemment qu'il manque des idées et du leadership pour relancer l'agriculture au Québec. Celle d'hier ne pourra pas être celle demain. L'agriculture de volume est désormais aux mains des pays émergents. Il nous faut nous inventer un autre modèle privilégiant simultanément les créneaux comme la production d'énergie, la production haute gamme, et le développement du territoire. Une agriculture de territoire fera suite à l'agriculture de masse. Et la première et la plus difficile chose à changer ce sont les idées des hommes et des femmes qui décident de l'avenir agricole. Ainsi, j'espère que les philosophes, les poètes, les géographes, les gourmands, les sociologues seront aussi actifs devant la commission que les agroéconomistes ou les sénateurs du syndicalisme agricole. Car ces derniers défendront leurs idées désormais fausses avec l'énergie du désespoir. Puis, il faudra aux élus la force de regarder l'avenir sans s'enfermer dans le passé. Et il nous faudra élire des élus forts capables d'embrasser l'avenir et de restreindre le rôle et la place des technocrates et de leur fameuse bureaucratie.

Le déficit démocratique si caractéristique de nos sociétés occidentales résulte de notre laisser-faire et de l'appétit des faiseurs de normes et de règlements. Exiger de nos députés qu'ils dirigent est le minimum. Mais pour cela il nous faudra être vigilants et constants. Aussi vigilants que l'on peut être chialeux dans nos cuisines. Personnellement, je consacre des heures à lutter contre la bêtise de la machine parce que je ne veux jamais vivre dans un régime totalitaire où je ne serais plus un homme libre. Et la bureaucratie telle qu'elle est pratiquée chez nous est un totalitarisme aussi avilissant que l'intégrisme religieux. D'ailleurs, la dernière élection témoigne de la crise entre le citoyen, l'État et le gouvernement. Ce que les électeurs ont puni c'est la façon de gouverner des habitués du pouvoir. On pourrait en reparler lors des questions.

Je termine donc en disant que pour vivre aux villages, selon notre mode de vie, il faudra d'abord des citoyens capables de se faire respecter. Tous les accommodements suivront. À défaut de quoi, les forces vives du marché poursuivront bêtement leur mouvement de concentration des hommes et des femmes dans les villes, des capitaux dans les mains de quelques multinationales, du savoir et des technologies dans quelques laboratoires. La démocratie est la clé de voûte des peuples.

Merci!