Rivière George. Notes pour l’allocution de Jacques Proulx lors de la Première rencontre des Sages Québécois-Autochtones

20 Août 2007

Salutations d'usage,

Je tiens d'abord à vous dire tout le bonheur que j'ai à être ici avec vous. Votre invitation me permet de découvrir tout un pan de mon pays que je ne connaissais pas. Je vous suis reconnaissant de m'avoir invité. Cette expérience que je vis avec vous me donne définitivement un nouveau regard sur le Québec et sur l'enjeu dont vous m'avez demandé de vous entretenir : l'occupation dynamique du territoire. Ceci étant dit, étant de nature à préférer la discussion aux longs discours, je laisserai beaucoup de place à la causerie plutôt qu'à la conférence.

Je suis un irréductible rural et comme je me plais souvent à le rappeler, si j'aime la ville pour y passer un moment, je ne pourrais pas y vivre. Mon choix de vivre en milieu rural est l'expression d'une liberté, de ma liberté et de celle de milliers d'autres habitants du monde rural comme moi. J'ai besoin d'un village et de son environnement bien particulier pour être heureux, ce qui ne m'a pas empêché d'être un citoyen du monde, préoccupé autant par la Palestine que par les coins les plus reculés de mon pays natal, le Québec. Mais, derrière ce choix du monde rural qui est le mien, se cache une réappropriation de mon territoire qui m'a fait passer d'agriculteur à paysan et qui m'a poussé à prendre la parole.

Se réapproprier signifie s'approprier de nouveau. S'approprier ce qui nous semble le plus acquis, familier, est sans doute une tâche des plus laborieuses et des plus ardues. C'est pourtant un exercice nécessaire et salutaire quand il s'agit de milieu de vie. Car derrière cette simple idée de se réapproprier les territoires se cache une priorité pour l'avenir de nos sociétés.

Les territoires portent les empreintes d'autant de façons d'habiter, de cultiver et de développer, que les êtres qui les habitent, comme la culture et la mémoire de ceux-ci demeureront toujours imprégnées de leur milieu de vie. Si l'histoire des civilisations est inscrite dans les territoires, notre époque contemporaine a emporté dans ses mouvements d'affranchissement non seulement des conformismes et des repères, mais elle a aussi effacé le rapport au territoire dans de nouvelles conceptions de l'espace, mais aussi du temps, dépourvues d'ancrage.

Le territoire offre l'occasion de porter, sur les grands défis de notre époque, un regard débarrassé des oillères et des silos, un angle de vue qui renverse les situations, déboulonne les prétextes de l'inaction et de l'inertie des systèmes pour voir de nouvelles façons de libérer la capacité d'agir et de prendre en charge le développement. Le territoire est probablement le centre de gravité d'une nouvelle façon de voir, d'un nouveau paradigme.

Une nouvelle vision qui réhabilite des idées et des façons de faire que le vent de la spécialisation et de la fonctionnalisation a emportée sous l'habillement de la modernité et du progrès. C'est le cas de cette idée qu'est la multifonctionnalité du territoire. Il a fallu attendre quelques décennies pour que des concepts viennent capter et saisir la réalité complexe des lieux et de ses habitants, pour mettre en lumière des idées que les ruraux ont tenté de préserver, armés seulement de leur intuition et de leur bon sens.

Occuper un territoire, c'est à la fois l'habiter, le cultiver, le préserver pour en vivre aujourd'hui et demain. C'est du moins la conception que j'ai d'une campagne vivante, de territoires ruraux habités par des communautés et non d'espaces de cueillette, et encore moins d'espaces où règne une prédation des atouts naturels.

A l'ère de la mondialisation, il faut plus que jamais se réapproprier les territoires, au pluriel, pour insister sur leur hétérogénéité et leur diversité. Reconnaître cette pluralité fait appel à une approche qui met à contribution la fine connaissance de chaque territoire, les potentialités et les dynamiques propres qu'ignore toute approche uniforme et uniformisante.

Pour capter ces réalités et mobiliser le capital humain ou environnemental, le prisme territorial devient incontournable. Ce prisme offre aux grandes politiques de l'État une occasion de trouver un prolongement concret jusque dans les villages et leurs communautés de façon adaptée et d'une manière qui suscite la participation et l'appropriation du développement plutôt que le mode attentiste qui réduit la portée de toute réforme ou politique. Sans ancrage territorial, des concepts aussi importants et aussi lourds de sens que le développement durable se limiteront à des aménagements d'ordre administratif ou bureaucratique et des énoncés creux sans effets tangibles, tant au village que dans la métropole.

Le renouvellement de la gouvernance prend tout son sens dans cette réappropriation. L'État central peut faire davantage confiance aux collectivités, non seulement pour s'atteler plus efficacement à leur mission première, mais aussi pour compter sur une capacité accrue des acteurs locaux à faire face aux défis d'un monde où les transformations s'accélèrent et des ruptures s'opèrent.

Se réapproprier son territoire, c'est habiter sa culture pour mieux découvrir les autres, c'est retrouver un sens, un enracinement pour mieux déployer ses branches. Il existe un engagement qui ne prend son sens que dans le territoire. C'est dans l'infiniment petit que l'on s'approche probablement le plus de l'universel.

La prise de conscience de la « chose territoriale » suscite l'engagement du citoyen pour la chose publique, pour sa communauté. Et un tel engagement représente une voie pour revigorer nos démocraties, sortir de l'attentisme, investir les lieux de décision, prendre en charge son milieu et son développement. Le territoire rural représente à cet égard des atouts par la proximité et la confiance que seul le temps et la durabilité des relations peut générer, qui sont des antidotes aux défis de notre époque, plus efficaces que les réseaux denses, mais éphémères, de l'urbain. Le citoyen du monde rural, bien enraciné dans la terre qu'il aime, s'implique afin d'améliorer le sort de sa collectivité, dans le respect des valeurs qui sont propres à sa communauté.

La lunette territoriale voit à travers les cloisons sectorielles et catégorielles. Se réapproprier son territoire, c'est un engagement envers la communauté qui l'habite, qui transcende l'appartenance à une association, à un syndicat ou à une minorité. Le territoire peut ainsi devenir le lieu de nouvelles solidarités entre l'élu, le citoyen et les associations, des lieux où peuvent émerger des projets rassembleurs et des idées emballantes.

Considérer d'abord le territoire, c'est apprécier autant le village que la ville, c'est reconnaître leur différence et leur apport mutuel et complémentaire au-delà des préjugés d'hégémonie. Préserver le rural, c'est justement préserver un rapport différent à l'humain, au territoire et au temps, et cette différence est une richesse pour toute la collectivité et pour les générations à venir.

C'est cette vision que porte Solidarité rurale du Québec depuis maintenant 16 ans. Depuis la déclaration du monde rural, les ruraux réclament deux choses : le droit à la différence et leur droit à la prospérité. En 2006, dans nos sociétés fortement industrialisées, il est non seulement essentiel de respecter ce droit à la différence, cette différence qui fait en sorte que des citoyens ont choisi de vivre en milieu rural, dans de petites et moyennes communautés, mais il faut aussi soutenir équitablement l'exercice de cette liberté de choix.

Reconnaître cette différence du monde rural et sa contribution à la collectivité québécoise sur les plans social, culturel et économique est un enjeu important, puisqu'il permet la reconnaissance de la propriété collective des territoires afin qu'ils soient au service du bien commun.

Et cette reconnaissance nécessaire, le gouvernement l'a officialisée avec la Politique nationale de la ruralité. Cette politique a permis aux communautés de se projeter dans l'avenir et de poser un regard neuf sur leur milieu, leurs défis et leurs potentiels, de se mobiliser, d'initier des projets et de trouver des solutions. Les ruraux ont ainsi démontré qu'ils ne céderont jamais à la fatalité et qu'ils sont capables de démentir les projections. L'appropriation de cette politique est telle qu'on ne peut plus parler d'une politique gouvernementale, mais bien d'une politique des communautés...

Si la première Politique de la ruralité a été un coffre d'outils avec lequel les hommes et les femmes de bonne volonté que nous sommes ont commencé à se rebâtir des villages à la mesure de leurs ambitions, ce travail n'est pas encore terminé. Il se continuera toujours au fil des ans et des événements.

Car si le gouvernement se doit d'agir pour appuyer le monde rural, notamment en mettant en place une véritable décentralisation des pouvoirs, il appartiendra toujours aux acteurs du rural de réinventer leur monde, en concordance avec leurs spécificités, leurs valeurs, leurs cultures et une vision d'avenir partagée par les citoyens de ce monde.

Je vous remercie de votre attention et je laisse maintenant place à l'échange.