Québec. Notes pour l'allocution de Jacques Proulx devant les membres du Groupe conseil agricole de la Matapédia-Matane
Notes pour l'allocution de Jacques Proulx, président de Solidarité rurale du Québec devant les membres du Groupe conseil agricole de la Matapédia-Matane.
Salutations d'usage,
Vous m'avez demandé une conférence, je vous offrirai une causerie. Plus modeste. Vous m'avez demandé de vous parler de la morosité qui régnerait dans vos rangs, je vous parlerai du renouvellement du regard. Vous voulez parler d'agriculture, je vous parlerai surtout de monde rural. Car, quoiqu'on en dise, agriculteur ou agricultrice c'est un métier, une profession, souvent une passion mais ce n'est pas un mode de vie.
Parlant d'agriculture, j'aimerais vous rappeler que je suis le président de Solidarité rurale du Québec et non plus le président de l'UPA. Les questions agricoles sont désormais un volet de ma réflexion et de mon action en matière développement rural. Ainsi, outre la lecture hebdomadaire de la Terre de chez nous, je ne suis plus aux faits de tout ce qui se discute dans les syndicats de base ou les tables de concertation. Cependant, ma longue expérience, le fait que je sois toujours propriétaire de ma terre et de son boisée et mon engagement dans le développement, dans mon village, d'une coopérative de production agricole m'enseignent que rien ne va plus entre les agriculteurs et les consommateurs, les agriculteurs et les autres ruraux, les agriculteurs et leurs institutions, les agriculteurs et les gouvernements. Ici, j'insiste. Quand je dis les agriculteurs, je veux dire le groupe, la communauté car, comme chacun le sait, chacun d'entre nous on arrive à bien vivre avec nos voisins, notre conseiller en gestion, notre président de syndicat de base et tutti quanti. Donc, je vous en prie ne prenez pas personnel l'usage de l'expression les agriculteurs.
Parlant toujours d'agriculture, je suis allée hier soir à la rencontre de façon informelle d'une poignée d'agriculteurs de l'ouest du Bas-Saint-Laurent qui comme vous sont moroses. Ils en ont beaucoup contre l'UPA et les gouvernements. Ils s'estiment mal entendu des uns comme des autres. Je les ai écoutés. J'ai échangé longuement avec eux. On s'est parlé à cour ouvert comme, je l'espère nous pourrons le faire aujourd'hui. À les écouter, j'ai eu envie de leur raconter deux moments charnière de ma vie de syndicaliste agricole. Je vais vous les raconter à vous aussi car, ils illustrent le fond de ma pensée mieux que toutes les grandes phrases et les beaux concepts que je pourrai invoquer.
Dans les années 80 alors que les taux d'intérêt atteignaient des records du genre 20% et plus, que la nature avait aussi fait des siennes et laisser nos champs vides, que la mise en marché n'arrivait pas à bien s'organiser dans le porc, dans l'agneau, le seule son qui parvenait à mes oreilles de président général de l'UPA était celui de la plainte des agriculteurs. L'hiver était dur. Alors j'ai signé un éditorial dans la Terre de chez nous dont le titre était, si je me rappelle bien, « Pas de volcan, pas de typhon ». Aujourd'hui, j'écrirais pas de tuinami. En conclusion de cet éditorial, je laissais la parole à Gérard Filion secrétaire général de l'Union dans les années 30 et jusqu'au lendemain de la deuxième guerre mondial. Celui-là même qui allait ramener d'un voyage au Royaume-Uni les fameux plans conjoints de mise en marché des produits agricole issus eux aussi de la volonté de discipliner le marché après la catastrophe que fut la crise de 30. Il écrivait dans ces années de misère que « l'Union ne peut pas prendre en compte les bobos personnels car, ils sont trop nombreux ». C'était alors une façon de dire aux agriculteurs que l'intérêt individuel n'est pas toujours l'intérêt collectif. Et l'action collective n'est au service de vos intérêts propres. Je voulais aussi semer dans la tête de mes lecteurs une graine : le syndicalisme n'est pas une banque à piton! Je voulais aussi dire que l'action collective ne gère pas vos choix personnels. Je m'explique. Lorsqu'un agriculteur choisit de ne faire qu'une seule production, de se spécialiser au maximum, il prend le risque d'assécher tous les petits ruisseaux qui peuvent irriguer un compte en banque. L'Union n'est pas responsable du revenu personnel de chacun de ses membres. Elle est responsable de voir à ce qu'en moyenne les agriculteurs gagnent correctement leur vie. Gagnent correctement leur vie à l'intérieur des banalises, du deal que nous avons fait avec nos concitoyens. L'ensemble des grandes politiques agricoles s'appuie sur une idée : celle d'un revenu juste, équitable que nous avions historiquement défini comme l'équivalent de la moyenne salariale payée à un travailleur spécialisé. Quand dans certaines productions on fait entrer dans le coût de production les amendes environnementales on risque un jour que les fonctionnaires et éventuellement les contribuables nous retirent leur confiance. Et voilà le maître mot de tous vos maux avec l'entourage : la confiance. De fil en aiguille, d'accusations justes, exagérées voire erronées portées tantôt par l'Union paysanne, tantôt par les groupes environnementaux, tantôt par les maires, tantôt par le vérificateur général, tantôt par le Barreau, tantôt par les chroniqueurs, ont fait voler à éclat le lien de confiance entre les institutions agricoles et les autres groupes de la société. Et doucement on s'est mis à chuchoter contre la grosse UPA qui écrase tout le monde. Aujourd'hui, de plus en plus agriculteurs se plaignent de l'Union avec les mêmes mots qu'on utilisait, dans mon temps, pour parler d'Agropur. À tous ceux-là, je voudrais raconter l'histoire de ma venue au syndicalisme.
(Raconter)
Avec d'autres, il aura fallu 20 ans pour régler ce qui nous semblait juste. Les choses ne changent pas en deux ou trois réunions. Ceux et celles qui vont à leur syndicat de base et qui pensent qu'en une intervention ils vont convaincre leurs collègues sont des rêveurs. Ceux et celles qui pensent qu'ils ne payeront pas de leur personne les changements dans leurs institutions ne feront pas la route. En démocratie, les choses sont longues. Mais il n'est pas interdit d'être stratégique. Je vais prendre un exemple récent. Peut-on m'expliquer pourquoi et comment le syndicalisme agricole a fait pour ne pas intimer la coopération dans le bouf. Ça fait presqu'un siècle que nous avons confié à nos coopératives le soin d'abattre et de mettre en marché notre production. Mais non! Ce que je vois et entends ce sont des groupes qui partout sur le territoire veulent se décoller un abattoir, une coopérative de mise en marché. Sans expertise car elle est dans nos grosses coopératives. Au lieu de pousser sur ceux qui ne mettent pas tout en ouvre pour nous sortir du marasme, le congrès annuel de l'Union met au pied du mur les ministres de l'agriculture. Vous avez fait de la politique là où il fallait d'abord faire de l'action collective. Le malheur des producteurs c'est la force de leur lobby. Et pour être un lobby, il faut investir dans les lobbyistes, dans la machine technocratique alors on sonde par téléphone les membres au lieu de tenir une réunion, on fait percevoir par l'État les cotisations syndicales, les mauvais payeurs sont mis en collecte et le partage et le débat d'idées entre nous, hommes et femmes de la terre mus par la même passion, n'a plus lieu. Le syndicalisme s'est aussi une façon d'être ensemble, de souder des amitiés, de partager nos savoir-faire, de constituer une communauté. Cette idée de la communauté est une panacée contre la morosité, les bobos individuels. Pour dompter le mauvais sort, je vous prescris de vous mêler de vos affaires avec un regard neuf, des intentions nobles comme de changer les choses au profit de la communauté agricole. Pour vous en convaincre, je vais poursuivre mon diagnostic.
J'oserais dire les discours comme les mesures gouvernementales ou les organisations sont dépassés. On cherche à saisir une réalité contemporaine avec des outils anciens. Je vais prendre un exemple : la stabilisation des revenus agricoles. Une mesure jadis d'avant-garde qui aujourd'hui sert non pas à atténuer les effets pervers de l'environnement naturel mais à faire face aux aléas du libre marché. On ne sait tellement pas dans quel monde on vit que les agriculteurs croient et défendent que le monde rural est le leur. Or, il sont moins de 1% des ruraux. Si l'agriculture détermine toujours le paysage rural, elle est l'occupation d'une poignée de personnes qui prétendent à un droit d'usage au-delà des limites de leur droit de propriété. Pour me bien faire comprendre, je vais prendre un exemple urbain. Le paysage de la rue Sainte-Catherine à Montréal est déterminée par les commerces qui la jonchent mais l'activité commerciale est régie, largement régie par la ville comme par les autres gouvernements. À preuve, les normes d'accès aux personnes à mobilité réduite, l'affichage, les heures d'ouverture, les normes du travail, les normes de sécurité, le ramassage des déchets, etc. De plus, l'activité n'excède pas le trottoir. Et la ville appartient à ceux et celles qui y vivent dans un modus vivendi toujours à refaire, à revoir, à redéfinir. Et personne ne se demande comment vivre, cohabiter avec les commerces. D'ailleurs, la question de la cohabitation est fort mal posée par le milieu agricole. La question devrait être comment le monde rural peut intégrer l'agriculture, la bien servir sans se desservir.
Je crois que le monde rural est dramatiquement confronté à sa vraie nature. Pas celle de la fin du 19e siècle ou des années 60 ou 90. Non celle de maintenant. De la compréhension de la ruralité moderne, on pourra extraire un modus vivendi. Il nous faut apprendre à concilier les intérêts, les vies et les activités. Comme en ville. Et comme en Afrique du Sud, il faudrait peut-être un grand exercice du pardon.
Comme notre société est complexe, permettez que je fasse un long détour pour conclure sur la cohabitation.
Pour toute sorte de raisons que je ne veux pas m'attarder indûment à commenter, chacun, chacune ici est à même de constater que l'État providence agonise. Ainsi, on sort de trente ans de maternage gouvernemental, étatique et technocratique qui avait donné à chacun d'entre nous l'impression qu'il était légitime de donner des pans complets de nos existences en gestion. Deux ou trois exemples pour vous convaincre. Un premier, la réglementation du contenu télévisuel afin de ne pas mettre nos enfants en présence de manifestations de violence excessive. Comme si le bulletin de nouvelles de 18 h n'était pas violent. Peut-on faire plus violent que l'Irak! Et ne peut-on pas fermer la télé lorsque son contenu ne correspond pas à nos valeurs familiales. Il m'appartient et non pas au gouvernement d'élever mes enfants; dans mon cas, plutôt mes petits-enfants. Cependant, leur instruction est de la responsabilité gouvernementale car nous avons décidé que l'instruction, en démocratie, était la voie royale de l'émancipation.
Prenez une autre question, une de mes préférée, la fessée. Cour suprême. Pensez-vous vraiment que l'opinion des valeureux juges empêchera un parent déviant de molester un enfant? Pensez-vous vraiment que l'enregistrement des armes à feu empêchera un fou de tuer des femmes ou des enfants? Maintenant, un exemple plus agricole. La prétention syndicale et gouvernementale de défendre les revenus agricoles disqualifie plusieurs agriculteurs au moment d'avoir recours aux programmes gouvernementaux de crédit agricole. L'État, bien conseillé par des lobbies influents, a convenu du revenu agricole minimal pour une famille. Comme si on ne pouvait pas décider de vivre modestement ou au contraire somptueusement! La viabilité d'une entreprise n'est pas une seule question de taille et de revenus nets; vous en savez quelque chose.
Ces exemples ont en commun de mettre en lumière que pendant que l'État, et au Canada on est chanceux on en a deux, nous materne et s'immisce dans nos vies privées, il néglige la gestion du bien commun. La fessée, le mariage des gays, la cigarette, l'obésité, etc. etc. sont des avenues royales pour les technocrates et les élus de s'occuper sans devoir mettre toutes leurs énergies en endiguer de véritables problèmes collectifs tels la pauvreté, la pollution, l'ignorance, la criminalité, le chômage, l'iniquité fiscale, etc.
Cette montée de lait face nos gouvernements et leurs appareils bureaucratiques n'était pas innocente. En fait, je voulais vous convaincre que la démocratie s'appuie sur un préalable : celui de l'engagement du citoyen dans la gestion de sa société. La maternage, fusse-t-il l'ouvre de l'aristocratie ou des parlements, handicape notre liberté. Donc en démocratie on est responsable du bien commun, on est responsable de s'occuper de nos affaires. Donc, lorsque des ruraux demandent que la cohabitation considèrent leurs besoins d'air pur, de tranquillité voire de sécurité, ils s'occupent de leurs affaires au même titre que les agriculteurs qui défendent leur droit de produire.
Pendant que l'on parle de cohabitation on évite de voir qu'aujourd'hui, vivre en milieu rural est l'expression d'une liberté, de ma liberté. Et par un ensemble de gestes - tous plus inoffensifs les uns que les autres et acceptés tacitement par les ruraux - ce droit m'est de plus en plus contesté. Ainsi le défi majeur, central qui confronte les communautés rurales est celui d'exister, de défendre leur liberté d'être par la vigilance. Car, toute l'organisation politique québécoise et canadienne est orchestrée autour d'une seule idée : celle de la concentration des biens, des services et des personnes. Pour les personnes des villes (80% de la population vit dans 11 villes créées de toute pièce par la ministre Harel pour régler des problèmes fiscaux de Montréal et Québec). Pour les services, des grandes institutions méga-hôpitaux, grande bibliothèque, super université, et une fédération de caisses populaire! Pour les biens, la concentration des entreprises, l'économie de marchés, la mondialisation du commerce. Bref, la Caisse de dépôt participe à la consolidation des chaînes d'alimentation et les agriculteurs pleurent parce que Loblaws n'achètent pas de petits volumes et le lait brut voyage sur des milliers de kilomètres pour être mis en carton à Québec ou Montréal par des coopératives propriétés des agriculteurs. Mais la réfection des routes est défrayée par les contribuables! On laisse toujours les coûts co-latéraux aux payeurs de taxe pour les autoroutes comme pour la dépollution.
Je poursuis. Solidarité rurale du Québec, la coalition que je préside depuis 14 ans, en plus de promouvoir le mode de vie rural, considère une idée moderne : celle du nomadisme comme en parle le philosophe et écrivain Jacques Attali. Ce nomadisme contemporain, actuel, occidental, serait le fait que nous aurons plusieurs lieux de vie, de résidence, au même titre que nous avons désormais plusieurs emplois. Nous aurons plusieurs adresses qui correspondront chacune à des temps de vie. En fait, le premier motif pour déménager est l'allongement de la durée de vie. On vit vieux, faut bien faire quelque chose de toutes ces années gagnées sur la mort. Cela dit, il y aura toujours des urbains irréductibles et d'éternels ruraux comme moi. Mais il y aura aussi du mouvement, des allées et venues, des départs puis des retours. Ce nomadisme est aussi alimenté par l'échec des grandes villes en terme de qualité de vie. C'était vrai au 19e siècle. Cela se nommait le gentlemen farmers. Et cela est encore vrai. Aujourd'hui, la ville est le réservoir de population des villages.
Au 21e siècle, dans les pays riches, industrialisés et hautement urbanisés, le monde rural n'est plus nécessaire puisqu'il n'a plus son rôle traditionnel de pourvoyeur de villes. Ce seul état de fait constitue un enjeu de société extrêmement complexe car, par certain de ses aspects, il questionne la vie économique alors que sous d'autres aspects, il questionne la vie sociale ou culturelle. C'est un enjeu fascinant car il n'est soluble que dans la mesure où collectivement et individuellement nous accepterons de réinventer le sens du monde rural et de sa relation à l'autre : le monde urbain. C'est un enjeu moderne car pour la première fois dans l'histoire de l'humanité et pour un nombre limité de sociétés, les campagnes ne servent plus à nourrir les villes. À preuve, on pourrait facilement imaginer que le Canada ne produise plus aucun aliment et les différents marchés d'alimentation regorgeraient des mêmes produits. Les étals de fruits et légumes en hiver en témoignent éloquemment. È noter qu'il en va de même pour les minéraux ou le pétrole. L'extraction ou non du cuivre à Murdochville au bout de la péninsule gaspésienne ne change rien à la capacité des usines installées au Québec ou ailleurs au Canada de s'approvisionner en cette ressource naturelle.
Cet état de fait étant convenu, ce qui a changé avec la globalisation de l'économie et la mondialisation des échanges de tout type est la définition même du monde rural désormais centrée sur sa nature plutôt que sur son rôle. Donc, au moment où nos communautés se mobilisent autour de leur caractère, de leur mode de vie distinctif, plus que jamais les énergies des leaders doivent être investies dans la conception et le développement d'un modèle social, politique, économique et culturel rural. Car rien n'assurera plus la pérennité de notre mode de vie et de nos villages que la prospérité de chacun de ses membres. Nous sommes condamnés à imaginer, à inventer ce que nous voulons être, à innover dans nos façons de faire et à en saisir les autorités politiques. Parce que le monde rural est aussi un enjeu politique de taille puisqu'il concerne notamment l'occupation du territoire, la protection et la mise en valeur des ressources naturelles si importante pour l'économie canadienne, il est raisonnable que les gouvernements locaux, régionaux ou nationaux se donnent des politiques dont les ruraux useront comme d'un tremplin pour construire un monde rural moderne, contemporain, adapté aux besoins des hommes et des femmes qui préfèrent vivre dans des communautés de petites tailles.
La principale difficulté est, me semble-t-il, la panne d'idées. Or, il existe une seule façon d'endiguer la chose : renouveler notre regard, voir les choses autrement, les imaginer différentes, voilà le passage obligé pour toute personne intéressée par le développement harmonieux de son village, de sa communauté. Pour les politiciens ou les cambistes, renouveler le regard, voir le monde autrement c'est notamment briser le paradigme de la spécialisation aussi cher à l'État qu'au grand capital. Car, je vous le rappelle, la spécialisation de l'économie, comme des lieux de vie dédiés à une seule production, exemples le Saguenay réservé à l'aluminium, la côte gaspésienne aux pêches même s'il n'y a plus de poissons, et l'Abitibi aux mines, est une idée intrinsèque à la macroéconomie, elle-même une science issue du 19e siècle, du grand siècle de l'industrialisation.
Comme l'écrit madame Jacobs, une éminente spécialiste reconnue partout dans le monde : « la macroéconomie - ou économie à grande échelle - est la branche du savoir chargée d'expliquer et de développer, en théorie et en pratique, l'économie tant nationale qu'internationale. La voici en plein chaos. Ces spécialistes ont eu la chance d'être crus et obéis massivement et c'est ce qui a causé leur perte. Nous trouvons, à juste titre, que les expériences des savants atomistes et des explorateurs de l'espace coûtent un prix faramineux. Pourtant, ces dépenses ne sont rien en regard des ressources colossales que les banques, les grandes entreprises, les gouvernements et les institutions internationales (comme la banque mondiale, le fonds monétaire international et les Nations Unies) ont consacrées, sans que l'on sache pourquoi, à l'expérimentation de la théorie macroéconomique. Jamais aucune science, ou prétendue science, n'a bénéficié de tant de largesse. Jamais non plus une expérience n'a laissé, dans son sillage, tant de ruines, de surprises désagréables, d'espoirs anéantis et de confusions, à tel point que l'on peut sérieusement se demander si les dégâts sont réparables; s'ils le sont, ce n'est sûrement pas avec les mêmes recettes. » Parlant des mêmes recettes, Einstein a écrit « la folie c'est s'attendre à des résultats différents en adoptant la même approche ». Ainsi, je vous le dis, ceux-là même qui ont poussé le monde rural là où on sait, ne l'en sortiront pas.
En somme, notre idée à Solidarité rurale du Québec est que le monde rural d'aujourd'hui étant tout autant tributaire de ses ressources que des qualités de son mode de vie, seule une révision en profondeur de la manière d'exploiter ses ressources entraînera des succès. Je vous donne un seul exemple au Québec, l'observation de la nature embauche autant que les papetières. Cela étant, la protection de la forêt est désormais un enjeu pour les bénéfices des papetières comme des commerçants de la nature. Il y a des régions où le tourisme est l'employeur le plus important et 250 villages vivent sans aucun trace d'agriculture.
Par ailleurs, comme c'est très à la mode dans les cercles de réflexion sur le monde rural, ceux et celles qui essaient de nous embarquer dans le bateau de l'économie du savoir feront naufrage car il n'y a jamais eu d'économie de la bêtise ou de l'ignorance. En matière économique comme entrepreneuriale, il y a des dogmes, des slogans qui prennent des allures d'idées. Il faut se méfier des papes. Je ne suis pas en train de dire que nous ne devons pas nous instruire. Je dis seulement que l'humanité manifeste son intelligence depuis plus longtemps que la science économique. J'ajouterais que la mondialisation n'est pas une réalité contemporaine car les Égyptiens, les Romains, les Vénitiens chacun à leur époque ont prospéré en conquérant le monde et de nouveaux marchés. Le Nouveau monde est d'ailleurs issu du désir d'expansion des pays dominants de l'époque. Juste un brin de rigueur intellectuelle nous ferait voir le leurre des bien-pensants.
En somme, à partir de nos travaux sur la nouvelle économie rurale, sur les micro-entreprises, sur l'organisation politique et économique des villages, je dis que la nouvelle économie rurale et ses entreprises - cela inclut l'agriculture et l'agro-alimentaire - seront simultanément créatrices et innovantes; flexibles et polyvalentes; écologiques, maillées et enracinées; participatives. Leurs conditions d'émergence : formation continue, accès aux ressources, investissement dans la recherche, l'innovation et le développement, accès aux marchés domestiques; accès aux capitaux surtout lors du démarrage. Enfin, je dis que l'avenir du monde rural est tributaire de notre capacité collective et individuelle à redéfinir son sens tout autant que son économie. Sans la prospérité, les milieux ruraux sont condamnés. « Modifier le regard : c'est ça, notre grand ouvre. » Et ça c'est hautement culturel. Les artistes sont plus capables d'invention et de création que les technocrates.
Le professeur en sciences économique Bernard Pecqueur, un Français, dit même que « le développement local est la seule façon de s'adapter au global (.) si on oppose à la grande production la spécificité, on aura du développement local ». Il va même jusqu'à dire que « l'un des moyens à la disposition des pouvoirs publics pour encourager le développement local est (..) d'investir dans la construction des territoires, la protection des paysages, des ressources naturelles. Le territoire devient une valeur. C'est toute la différence entre valoriser un territoire, forcément unique, ou valoriser une main d'ouvre » , une ressource, un secteur, que l'on pourra toujours trouver ailleurs. Sûrement à meilleur prix. Je suis assez vieux pour faire des prédictions : le marché des produits de masse appartient désormais aux pays du tiers monde avec la Chine et l'Inde en tête. Mais à Québec et à Ottawa, on ne sait pas encore cela! Ainsi fraudrait-il en convenir, les viticulteurs sont autant des ruraux agriculteurs que les gars de lait.
Parenthèse. Tôt au printemps 2004, j'ai lu dans La Presse que la valeur de la production horticole canadienne atteindra d'ici trois ou quatre ans celle du blé. Je vous mets au défi de trouver des programmes gouvernementaux de recherche ou de crédit adaptés à cette réalité. Toute l'organisation agricole canadienne d'Ottawa à Genève travaille en faveur du blé. Les machines, surtout bureaucratiques, sont lentes à s'adapter. C'est à la fois une occasion pour nous et un défi pour nos élus. Pour nous, les ruraux, car elles nous ignorent et se faisant nous avons le temps de développer nos manières de faire, notre milieux. À preuve, l'horticulture ne s'est pas faite en ville. Pour les élus, le défi serait de domestiquer la machine en la branchant sur la réalité vraie. Fin de la parenthèse.
Après 14 ans d'étude et de recherche, à Solidarité rurale du Québec et 15 ans d'engagement dans ma communauté, il me semble que les maître mots du développement local et de la vitalité des communautés sont les hommes et les femmes. Les règlements, les lois, les volontés politiques, les subventions viendront lorsque nous serons collectivement convaincus que la culture, cette réalité hautement intemporelle, communautaire et sociale, est la clé de voûte du développement.
Mais peut-être que je sais ça car je suis un homme modeste, peu instruit mais connaissant tant de choses qu'aujourd'hui on méprise. Je ne sais pas la poésie mais j'aime profondément les mots qui touchent. Je ne connais rien à l'art ou aux musées fussent-ils modernes ou du terroir, mais je sais la musique du ruisseau au printemps tout comme je fige devant les couleurs d'automne. Et tant que les gens comme moi ne seront pas inclus dans les intentions, les propos et les actions des gens qui veulent sauver ou fermer les régions, on arrivera nul part. Car personne ne pourra faire obstacle à mon bonheur. Or, pour être heureux j'ai besoin d'un village vivant, moderne, ambitieux et réel. Comme beaucoup de né-ruraux.
À la fin de l'année 2002, je suis tombé sur le texte d'un psychiatre français dans lequel il parlait des individus et de leur épanouissement. Il écrivait : « mais, pour ne plus se sentir mauvais, pour devenir celui par qui le bonheur arrive, il faut participer à la culture, s'y engager, devenir acteur, pas seulement assisté. » J'ai fait le lien avec notre condition commune de rural. Pour être agent de bonheur, il nous faudra être participant à la culture québécoise, canadienne et occidentale.
Le monde rural d'aujourd'hui est si peu pris en compte par les leaders politiques et économiques au nombre desquels il y a certainement les barons de l'agroalimentaire que les autorités sont des prédateurs. Or, si nous n'agissons pas ensemble contre nos ennemis à l'instar des Inuits contre le vent ou la neige, nous sommes morts. Notre survie, la survie des villages, si obsolètes dans l'organisation sociale contrôlée par les forces du marché, passe impérativement par le développement d'une culture solidaire. Comme au 21e siècle, dans un pays occidental, vivre au village c'est vivre à contre-courant, à la marge, plus que d'autres, les ruraux sont condamnés à la solidarité digne, digne de leur bonheur. D'ailleurs la Politique nationale de la ruralité québécoise obtenue de hautes luttes par les ruraux est appuyée sur une certaine idée de solidarité, de la citoyenneté. Et voilà à quoi elle est assez originale pour inspirer le monde occidental car elle met de l'avant une certaine idée de la gouvernance appuyée sur la modulation de l'action gouvernementale qui prenne en compte le territoire et une pléiade de facteurs socio-économiques comme le niveau d'instruction ou l'âge moyen des résidents d'un coin de pays. Aussi, elle met à l'ouvrage, en forçant leur collaboration, les élus et les acteurs communautaires également appelés société civile.
En somme, j'aurais voulu vous convaincre que la question n'est pas agricole. La bonne question est pourquoi et comment le monde rural a changé et changera. Les choses bougent, les idées aussi mais pour l'instant les institutions nous paralysent. Je terminerai volontairement par une exagération : abolissez la stabilisation et la question de la cohabitation se résout d'elle-même. La cohabitation c'est l'affrontement entre l'ancien et le moderne.
Merci! J'attends vos questions, vos remarques. Place au débat!



