Québec. Notes pour l'allocution de Jacques Proulx à la Conférence de presse sur la forêt

16 Octobre 2007

Salutations d'usage,

Vous venez d'entendre trois experts, trois points de vue différents mais, qu'on soit de gauche ou de droite, on en vient à la même conclusion : le régime forestier doit être complètement revu. Ça fait une décennie qu'on va de plan de relance, en plan d'urgence, avec pour seul résultat qu'on a 10 000 emplois directs en moins depuis deux ans sans parler du climat néfaste qui flotte sur près de 250 communautés. Et ça n'est pas fini. Parce que le monde d'hier n'existe plus. Nous sommes devant un tout nouveau monde. Un monde où nos forêts ne sont plus ce qu'elles étaient, où notre patrimoine collectif est fortement affaibli. Un monde où la devise de notre principal client s'effondre. Un monde où d'autres pays commencent à exploiter leurs forêts, où ils produisent massivement et à moindre coût des 2 par 4 et de la pâte. Et cette nouvelle réalité, n'en dé-plaise à qui veut l'entendre, est là pour rester.

Dans ce contexte, on ne peut plus, au Québec, se mettre la tête dans le sable, se contenter de chercher à limiter les dégâts, en attendant la reprise, en attendant le dollar, en attendant que la Colombie-Britanique ait moins de matière. Les consolidations d'usine, c'est une fuite en avant, rien d'autre, une fuite qui concentre les usines et appauvrit les milieux. C'est un mal nécessaire nous martèle-t-on sur toutes tribunes. Soit, mais depuis quand un mal sert de vision ? On a le devoir de nous secouer collectivement pour nous projeter dans un monde nouveau, nous donner une vision pour l'avenir, une nouvelle foresterie pour un nouveau millénaire, et aucun enjeu ne saurait être tabou.

À Solidarité rurale du Québec, nous sommes d'avis qu'il faut tourner cette 4e crise du genre en 20 ans en une opportunité de changement profond. Celui d'apprendre à créer plus de richesse avec moins de ressources, de valoriser toutes les ressources de la forêt plutôt que sa seule fibre, de regarnir notre patrimoine collectif, de diversifier et de créer de la valeur, le tout en imaginant une gouvernance modernisée et partagée donnant plus de place aux 250 communautés qui vivent en tout ou en partie de cette ressource. Bref, lancer le Québec dans une nouvelle ère et mettre en mouvement ses communautés et les entrepreneurs qui prônent l'innovation. Mais nous n'y arriverons pas si on ne brise pas l'Omerta sur les CAAF. 97% de la forêt publique est présentement prêtée à des compagnies dont le nombre diminue à chaque saison au rythme des fusions et des acquisitions, un patrimoine collectif prêté pour une éternité.

On peut bien discourir et fantasmer sur de nouvelles façons de faire, sur la 2e et 3e transformation, sur l'aménagement durable, sur la gestion intégrée, et tout ce que vous voulez, si la forêt publique reste figée dans sa totalité par ces CAAF pour les 25 prochaines années, sans séparer l'usine de la forêt, rien de cela n'est faisable. Taire cette évidence rendue tabou, ne rendra service à quiconque.

Qu'on me comprenne bien, la Coalition que je préside ne demande pas de jeter à terre demain matin le système des CAAF. Ce qu'on réclame, c'est de créer de la place pour de nouvelles façons de faire, de créer de la place pour exploiter différemment la forêt. L'aménager de façon durable et en tirer plus de fibres, plus d'essence naturelle, plus de produits forestiers non ligneux. Créer de l'espace pour de nouvelles façons c'est aussi procurer du bois à un coût compétitif pour la1e transformation mais aussi et de plus en plus pour la 2e et 3e transformation. On peut appeler ça une diversification de la tenure, comme le rapport Coulombe le recommande, on peut l'appeler forêt habitée comme un rapport gouvernemental le recommande depuis 10 ans sur une partie de nos forêts, on peut l'appeler une gestion intégrée de la ressource comme s'efforce de le faire la coopérative de Fernand Boileau ou des organismes de Maria-Chapedelaine. En somme, cela signifie introduire graduellement de nouveaux types de contrats diversifiés, et pas seulement et toujours les mêmes CAAF avec les mêmes compagnies.

C'est pourquoi la Coalition que je préside va maintenant lancer des pis-tes d'action qui sont incontournables pour espérer remettre le Québec et ses communautés sur la voie de la prospérité. Au nom de la Coalition, je vais maintenant lire notre déclaration.

Nous, membres de la Coalition, conscients que notre modèle forestier ne pourra plus relever le défi de la foresterie de demain ni celui de la nouvelle réalité des marchés sans remettre en question ses faiblesses structurelles, déclarons que l'État doit reprendre le contrôle de notre patrimoine forestier collectif, et revoir progressivement le régime forestier qui met, pour l'heure, 97% de la forêt publique sous contrat d'aménagement et d'approvisionnement forestier (CAAF), contrats renouvelés quasi-automatiquement à tous les cinq ans pour une période de 25 ans. Pour assurer l'avenir des 250 communautés qui vivent en tout ou en partie de cette richesse collective, nous réclamons avec force :

PREMIÈREMENT, au gouvernement du Québec, de résilier immédiatement le contrat le liant avec toute compagnie si celle-ci venait à fermer une usine. La résiliation du CAAF libère des volumes de bois de la forêt publique qui doivent servir de levier pour tout projet de relance initié par les communautés ou inscrit dans un appel d'offres impliquant la communauté concernée. Un tel geste pourrait être mis en ouvre immédiatement sur la base de la législation en place. Par une telle mesure, la consolidation effrénée ne pourra se poursuivre sans se confronter à l'entrée de nouveaux acteurs porteurs de projets de relance ou de diversification.

DEUXIÈMEMENT, diversifier les modes de tenure en remettant en question la prédominance écrasante des CAAF, de façon progressive et prioritairement sur la forêt de proximité. Les communautés rurales doivent trouver une place dans un modèle de tenure diversifié basé sur une gouvernance partagée entre l'État et les collectivités locales. Cette diversification doit impérativement s'accompagner d'un investissement massif et prévisible dans l'aménagement durable et intégré de nos forêts pour re-constituer ce patrimoine et créer de la valeur tant en forêt qu'en usine.

TROISIÈMEMENT, au gouvernement du Québec, de saisir l'occasion du sommet sur l'avenir du secteur forestier pour engager de façon déterminante l'ensemble des acteurs dans une nouvelle vision de la foresterie avec une nouvelle gouvernance, basée sur un régime diversifié et multifonctionnel, ouvert à l'innovation et ancré dans les territoires. Le gouvernement doit prendre le leadership de cet exercice pour en faire le début d'une ère nouvelle pour la forêt.

TANT VAUT LE VILLAGE, TANT VAUT LE PAYS

Merci.