Québec. Notes pour l'allocution de Jacques Proulx à l'occasion du colloque des Maisons familiales rurales

2 Octobre 2004

Notes pour l'allocution de Jacques Proulx, président de Solidarité rurale du Québec, à l'occasion du colloque des Maisons familiales rurales.

Salutations d'usage,

Thème : Le développement rural

Sincèrement, je vous remercie de m'avoir invité. Je suis content d'être ici car j'aime avoir l'occasion de rencontrer ceux et celles qui ont fait du développement rural leur pain quotidien. On m'a demandé de vous adresser la parole en ouverture de votre colloque, moi qui suis plus habitué à ce que mes conférences soit suivies de périodes d'échange, car le débat est, à mon avis, un des éléments déterminants du succès d'une démarche de développement. On ne peut pas changer les choses sans en discuter avec nos concitoyens. À preuve, lorsque certains tentent de le faire sans discuter, sans débattre, cela donne lieu à des abus de pouvoir comme, pour l'heure, au Moyen-Orient ou à Washington.

Donc susciter le débat, l'échange, ce n'est pas pour faire joli ou pour avoir l'air plus démocrate. C'est la seule façon de mobiliser la population. Pas consulter et après faire à sa tête, non, discuter, débattre pour que la vérité du milieu, de ses aspirations, éclose doucement. Car soyons clairs, je ne vous parle pas d'un chemin en ligne droite et sans embûches, je pense plutôt que le développement durable pris en main par les communautés ressemble à une route sinueuse où il faut circuler tranquillement, les sens en alerte, les pas mesurés, tout en appréciant autant la route que l'on parcourt que la destination où l'on veut se rendre.

Le développement passe inévitablement par une prise en charge des communautés. Ce constat est encore plus vrai maintenant que l'État-Providence est à l'agonie. En effet, on sort de trente ans de maternage gouvernemental, étatique et technocratique qui nous avait laissés sous l'impression qu'il était légitime de donner des pans complets de nos existences à l'État pour qu'il les gère à notre place. Deux ou trois exemples pour vous convaincre.

Un premier, la réglementation du contenu télévisuel que l'on demande à l'État d'adopter afin de ne pas mettre nos enfants en présence de manifestations de violence excessive. Comme si le bulletin de nouvelles n'était pas à 18 h. Peut-on faire plus violent que des décapitations d'otages en direct ! Et n'est-ce pas aux parents que revient la responsabilité de fermer la télé lorsque son contenu ne correspond pas à leurs valeurs familiales ? Il m'appartient, et non pas au gouvernement, d'élever mes enfants; dans mon cas, plutôt mes petits-enfants. Cependant, leur instruction est de la responsabilité gouvernementale, car nous avons décidé que l'éducation, en démocratie, était la voie royale de l'émancipation.

Un second exemple, la standardisation des revenus agricoles qui disqualifie plusieurs agriculteurs au moment d'avoir recours aux programmes gouvernementaux de crédit agricole. L'État a convenu du revenu agricole minimal pour une famille comme si on ne pouvait pas décider de vivre modestement ou au contraire somptueusement!

Prenez aussi le débat sur la fessée. Pensez-vous vraiment que l'opinion des valeureux juges de la Cour suprême empêchera un parent déviant de molester son enfant? Ou encore que l'enregistrement des armes à feu pourra empêcher un fou de tuer des femmes ou des enfants?

Ces exemples ont en commun de mettre en lumière que pendant que l'État, et au Canada on est chanceux on en a deux, nous materne et s'immisce dans nos vies privées, il néglige de gérer correctement le bien commun. La fessée, le mariage des gais, la cigarette, etc. etc. tiennent les technocrates et les élus occupés, les empêchant de mettre leurs énergies à endiguer les véritables problèmes collectifs que sont la pauvreté, la pollution, l'ignorance, la criminalité, le chômage, l'iniquité fiscale, etc.

Cette montée de lait sur nos gouvernements et leurs appareils bureaucratiques n'était pas innocente. En fait, je voulais vous convaincre que la démocratie s'appuie sur un préalable : celui de l'engagement du citoyen dans la gestion de sa société. La maternage, fusse-t-il l'ouvre de l'aristocratie ou des parlements, handicape notre liberté. Donc en démocratie, nous sommes responsables du bien commun, responsables de nous occuper de nos affaires et dans le contexte actuel, attendre de l'État qu'il prenne en charge le développement de nos communautés relève du délire nostalgique.

Or, vivre en milieu rural est l'expression d'une liberté, de ma liberté. Et par un ensemble de gestes - tous plus inoffensifs les uns que les autres et acceptés tacitement par les ruraux - l'exercice de cette liberté m'est de plus en plus contesté. Ainsi, le défi majeur, central, qui confronte les communautés rurales est celui d'exister, de défendre leur liberté d'être par la vigilance.

Car, l'organisation politique est orchestrée autour d'une seule idée : celle de la concentration des administrations, des personnes, des services et des entreprises.

Au Québec, cette logique s'est appliquée aux villes (80% de la population vit dans 11 villes créées de toutes pièces pour régler des problèmes fiscaux de Montréal et de Québec).

Elle s'est appliquée aux services, ceux des grandes institutions, méga-hôpitaux, grande bibliothèque, super université, et même une fédération de caisses populaires!

Elle s'est appliquée aussi au secteur privé, avec les méga fusions d'entreprises comme tout récemment Rogers qui a avalé Microcell dans le monde de la téléphonie cellulaire (J'espère seulement que cela va améliorer les communications, qui sont en milieu rural, tout simplement infernales). Mais au-delà de ces fusions, il y a toute la question de la concentration des entreprises, de l'économie de marché et de la mondialisation du commerce.

Face à cela, les défis peuvent sembler insurmontables sauf si l'on comprend que nous sommes ruraux et que ça nous prend un village pour être heureux. Ces défis deviendront d'autant plus emballants que nous choisirons de nous y attaquer sous l'angle du développement local, que nous voudrons durable. Que nous serons ainsi la mouche du coche, des délinquants, des marginaux, des défenseurs du bonheur national brut, celui qui se comprend comme la multiplication de tous les bonheurs villageois bruts et non une concentration de bonheur comme on concentre les villes, les services, les entreprises.

Si l'occasion se présente plus tard, je pourrai vous parler d'abondance de mon village, Saint-Camille. On a toujours une école primaire, une caisse populaire, un bureau de poste auxquels on a ajouté au fil des années un centre pour nos personnes âgées, un café communautaire et bientôt nous serons une communauté qui voit à l'alimentation de ses membres. Aucune maison n'est à vendre, aucune grosse industrie.

Solidarité rurale du Québec, la coalition que je préside depuis 13 ans, en plus de promouvoir le mode de vie rural, considère une idée moderne : celle du nomadisme dont parle le philosophe et écrivain Jacques Attali. Ce nomadisme contemporain, actuel, occidental, serait le fait que nous aurons plusieurs lieux de vie, de résidence, au même titre que nous avons désormais plusieurs emplois. Nous aurons plusieurs adresses qui correspondront chacune à des temps de vie. En fait, le premier motif pour déménager est l'allongement de la durée de vie. On vit vieux, faut bien faire quelque chose de toutes ces années gagnées sur la mort. Cela dit, il y aura toujours des urbains irréductibles et d'éternels ruraux comme moi.

Mais il y aura aussi de plus en plus de mouvements, des allées et venues, des départs puis des retours, ce qui est de santé. À cet égard, l'exemple des jeunes est patent : partir pour mieux revenir. Beaucoup d'entre eux sont partis voir le monde, faire leurs expériences, conclure leurs études, puis l'âge aidant, ils commencent à chercher une branche où se poser et cette branche est de plus en plus souvent rurale. Permettez-moi d'ailleurs de citer une donnée fort intéressante tirée d'une enquête menée par l'Observatoire Jeunes et Société de l'INRS, qui indique que 62 % des jeunes qui ont quitté leur région d'origine pour aller compléter des études seraient prêts à retourner y vivre, si les circonstances s'y prêtaient. Et les circonstances prennent souvent la forme d'un emploi, bien sûr. Ce que cette enquête indique aussi, c'est que c'est tout de suite après la fin de leurs études que les jeunes sont les plus mobiles. Les communautés devront trouver les moyens de les convaincre de revenir s'y installer avant qu'ils ne se perchent sur une autre branche qui pourrait bien être urbaine, si rien d'autre ne leur est offert par le monde rural.

Pour nous, et c'est là notre paradigme, le monde rural est condamné à l'innovation politique, comme économique, il doit devenir autre pour se développer à sa pleine mesure. Car, un autre aspect du défi rural est de « redonner un sens, une vie et un contenu réels aux collectivités naturelles que sont (.) les villages, les villes et les régions, voilà la pierre angulaire » de notre vision des choses. Créer un sentiment d'appartenance ou miser sur le sentiment d'appartenance pour stimuler la prise de responsabilité et la volonté d'assurer une stabilité à nos milieux de vie.

En effet, au 21e siècle, dans les pays riches, industrialisés et hautement urbanisés, le monde rural n'est plus nécessaire puisqu'il n'a plus son rôle traditionnel de pourvoyeur des villes. Ce seul état de fait constitue un enjeu de société fascinant, car il ne peut trouver de solution que dans la mesure où, collectivement et individuellement, nous accepterons de réinventer le sens du monde rural et de sa relation au monde urbain.

C'est un enjeu moderne, car pour la première fois dans l'histoire de l'humanité et pour un nombre limité de sociétés, les campagnes ne servent plus à nourrir les villes. À preuve, on pourrait facilement imaginer que le Canada ne produise plus aucun aliment et les différents marchés d'alimentation regorgeraient des mêmes produits. Les étals de fruits et légumes en hiver en témoignent éloquemment. Il en va de même pour les minéraux ou le pétrole. L'extraction ou non du cuivre à Murdochville au bout de la péninsule gaspésienne ne change rien à la capacité des usines installées au Québec ou ailleurs au Canada de s'approvisionner de cette ressource naturelle.

Cet état de fait étant convenu, ce qui a changé avec la globalisation de l'économie et la mondialisation des échanges de tout type est la définition même du monde rural désormais centré sur sa nature plutôt que sur son rôle. Donc, au moment où nos communautés se mobilisent autour de leur caractère, de leur mode de vie distinctif, plus que jamais les énergies des leaders doivent être investies dans la conception et le développement d'un modèle social, politique, économique et culturel rural. Car rien n'assurera plus la pérennité de notre mode de vie et de nos villages que la prospérité de chacun de ses membres. Nous sommes condamnés à imaginer, à inventer ce que nous voulons être, à innover dans nos façons de faire et à en saisir les autorités politiques.

Le monde rural est aussi un enjeu politique de taille qui concerne notamment l'occupation du territoire, la protection et la mise en valeur des ressources naturelles si importantes pour l'économie canadienne. Il est donc raisonnable que les gouvernements locaux, régionaux ou nationaux se donnent des politiques dont les ruraux useront comme d'un tremplin pour construire un monde rural moderne, contemporain, adapté aux besoins des hommes et des femmes qui préfèrent vivre dans des communautés de petites tailles.

À partir de nos travaux sur la nouvelle économie rurale, sur les micro-entreprises, sur l'organisation politique et économique des villages, je dis que la nouvelle économie rurale et ses entreprises seront simultanément créatrices et innovantes; flexibles et polyvalentes; écologiques, maillées et enracinées; participatives. Leurs conditions d'émergence : formation continue et de qualité comme celle offerte par les Maisons familiales rurales, accès aux ressources, investissement dans la recherche, innovation et développement, accès aux marchés domestiques et aux capitaux surtout de démarrage. Enfin, je dis que l'avenir du monde rural est tributaire de notre capacité collective et individuelle à redéfinir son sens tout autant que son économie. Sans la prospérité, les milieux ruraux sont condamnés.

Le professeur en sciences économiques Bernard Pecqueur, un Français, dit même que « le développement local est la seule façon de s'adapter au global (.) si on oppose à la grande production la spécificité, on aura du développement local ». Il va même jusqu'à dire que « l'un des moyens à la disposition des pouvoirs publics pour encourager le développement local est (..) d'investir dans la construction des territoires, la protection des paysages, des ressources naturelles. Le territoire devient une valeur. C'est toute la différence entre valoriser un territoire, forcément unique, ou valoriser une main-d'ouvre », une ressource, un secteur, que l'on pourra toujours trouver ailleurs. Sûrement à meilleur prix. Je suis assez vieux pour faire des prédictions : le marché des produits de masse appartient désormais aux pays du Tiers Monde avec la Chine et l'Inde en tête. Mais à Québec et à Ottawa, on ne sait pas encore cela!

Après plus d'une décennie d'étude et de recherche, à Solidarité rurale du Québec et 15 ans d'engagement dans ma communauté, il me semble que les maîtres mots du développement local et de la vitalité des communautés sont les hommes et les femmes. Les règlements, les lois, les volontés politiques, les subventions viendront lorsque nous serons collectivement convaincus que la culture, cette réalité intemporelle, communautaire et sociale est la clé de voûte du développement.

Comme au 21e siècle, dans un pays occidental, vivre au village c'est vivre à contre-courant, à la marge, plus que d'autres, les ruraux sont condamnés à la solidarité digne, digne de leur bonheur. D'ailleurs la Politique nationale de la ruralité québécoise obtenue de hautes luttes par les ruraux est appuyée sur une certaine idée de la solidarité et de la citoyenneté. Et voilà en quoi elle est assez originale pour inspirer le monde occidental, car elle met de l'avant une idée nouvelle de la gouvernance appuyée sur une modulation de l'action gouvernementale qui prenne en compte le territoire et une pléiade de facteurs socio-économiques comme le niveau d'instruction ou l'âge moyen des résidents d'un coin de pays. Aussi, elle met à l'ouvrage, en forçant leur collaboration, les élus et les acteurs communautaires également appelés société civile.

En terminant, j'aimerais vous dire que nous tentons tous les jours à Solidarité rurale du Québec d'être un point de contact, un relais, un lieu de ressourcement pour les leaders des communautés rurales et que nous appuyons, par nombre d'outils, ceux et celles qui choisissent de vivre au village. Nous accompagnons aussi les communautés, qui nous le demandent dans leur démarche de développement ou tout simplement dans leur effort de sauvegarde des services au village.

Notre coalition est hybride avec un membership composé d'une vingtaine d'organismes nationaux telle que l'Assemblée des évêques, les grandes organisations syndicales dont l'Union des producteurs agricoles, la Fédération des caisses Desjardins, la Fédération de l'Âge d'Or, l'Association des CLSC et CHSLD du Québec, la Fédération québécoise des municipalités, bref, un sommet économique permanent auquel se greffent plusieurs organismes régionaux et des membres individuels.

Depuis 1997, Solidarité rurale du Québec est également l'instance-conseil du gouvernement du Québec en matière de ruralité. Nous sommes donc simultanément un groupe-conseil, un lobby, un centre de formation, un centre de documentation, un lieu de recherche, une petite maison d'édition, un organisateur d'événements, tout cela avec une vaillante équipe d'une dizaine de personnes. Notre site Internet mérite d'être visité notamment pour y lire notre bulletin d'information, le Québec rural.
Je vous remercie de votre attention et je vous souhaite un colloque fructueux en discussions et échanges et toutes sortes.