Présentation devant le Comité sénatorial permanent de l’agriculture et des forêts

14 Juin 2013

Notes d’allocution de Claire Bolduc, présidente de Solidarité rurale du Québec

Ottawa - 13 juin 2013


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Honorables Sénateurs,

Je tiens d'abord à vous remercier de l'invitation que vous avez adressée à Solidarité rurale du Québec afin de discuter de l’innovation et de la recherche dans le secteur agricole et agroalimentaire canadien.

D’entrée de jeu, j'aimerais rappeler que Solidarité rurale du Québec est d’abord une coalition d'organismes québécois; de grandes organisations québécoises qui, depuis maintenant 22 ans, ont milité et œuvré à la promotion, à la revitalisation et au développement du monde rural, de ses villages et de ses communautés. Nous militons pour deux principes essentiels : le droit des ruraux à la différence, et leur droit à la prospérité.

Le modèle de développement soutenu par Solidarité rurale du Québec trouve ses assises dans la Déclaration du monde rural, formulée à l’issue des États généraux du monde rural. Il mise sur la spécificité du monde rural, au plan de son environnement naturel comme de son organisation sociale et culturelle. Mais plus encore, il reconnaît que le monde rural n’est plus exclusivement agricole, il est multifonctionnel et très diversifié.

La ruralité québécoise se distingue par une reconnaissance et des piliers qui lui sont propres. Ainsi, en 1997, le gouvernement du Québec reconnaissait le travail de Solidarité rurale du Québec et nous confiait le mandat d'instance-conseil sur les questions de ruralité pour l'ensemble du territoire du Québec. À ce titre, notre intervention interpelle plus d’une dizaine de ministères dont l’action touche les milieux de vie ruraux.

C'est pourquoi Solidarité rurale du Québec a émis des avis sur une politique nationale de ruralité que le Québec a adoptée dès 2001, et qu’il s’apprête à renouveler en 2014. Le Québec demeure la seule province dotée d'une politique territoriale de développement rural. Il a également une responsabilité ministérielle propre en matière de ruralité et l'instance conseil qui est devant vous.

Solidarité rurale du Québec a toujours milité et soutenu que le développement du monde rural ne peut pas reposer sur des politiques sectorielles seules – politiques forestières ou agricoles – mais qu'il doit reposer sur une politique qui prend en compte toutes les réalités du monde rural.

D'ailleurs, il est important de rappeler que 95 % du territoire canadien est rural tout comme l’est 85 % du territoire québécois. Mais au Québec seulement, 6 % de la population rurale vit de l'activité agricole. Conséquemment, ce sont 94 % des ruraux qui pratiquent et vivent d'autres activités.

Ce n'est pas la première fois que Solidarité rurale du Québec invite le gouvernement fédéral à se doter d'une politique rurale canadienne globale afin de répondre aux réalités des communautés rurales du Canada, que ce soit en termes de services, de vitalité des communautés ou de la diversification économique.  Même si on écoute nos propos avec beaucoup de politesse, on souhaite maintenant que des réponses soient données, puisqu’à ce jour, les réponses n’ont pas fusé.

Aujourd’hui, notre Coalition relance cette invitation, car selon nous, il est impossible de parler d’innovation et de recherche dans le secteur agricole et agroalimentaire sans parler en même temps du développement de toute la ruralité, voire de tout le pays.
Il est aussi impossible de parler d’exploitation des richesses naturelles, d’éducation, de nouvelles technologies, d’environnement, d’emploi manufacturier ou de culture sans avoir une vision territoriale globale.

Les territoires ruraux sont multifonctionnels. On y vit, on y voyage, on y produit des biens et services et ils ont un rôle régulateur sur l’environnement. Et ce que l’on y vit, ce que l’on y visite ou ce que l’on y produit diffère grandement d’un milieu rural à l’autre, d’un village à l’autre, d’une « ruralité à l’autre ». Les décisions de l’État doivent en conséquence tenir compte de ces multiples réalités et assoir ses décisions sur une véritable pensée territoriale.

Toutefois, pour que cette façon de voir le développement global de la ruralité soit efficiente et porteuse, elle ne doit pas se faire en vase clos. La ruralité est ouverte sur ses voisins, les autres villages ou les villes. Une politique rurale canadienne, pour qu’elle soit efficace, devra être axée sur la complémentarité rurale-rurale et rurale-urbaine. Tous les territoires canadiens auront à gagner à miser sur leurs atouts, à les développer et à travailler ensemble.

À ce chapitre, en 2009, le Conference Board du Canada a produit pour le Québec une étude intitulée Les communautés rurales : l’autre moteur économique. Cette étude est venue confirmer ce que Solidarité rurale du Québec affirme depuis 22 ans, à savoir que les communautés rurales du Québec comptaient en 2009 tout juste 25 % de la population québécoise, mais cette ruralité contribuait pour 30 % du PIB. On y notait également que 370,000 emplois dans les villes dépendaient directement de l’activité générée dans les communautés rurales. On le constate, les communautés rurales ne sont pas une charge pour la collectivité québécoise, mais une contribution réelle à la prospérité globale. Il est permis de croire que c'est vrai également au Canada.

Aussi, il faut bien réaliser maintenant et se convaincre que l’avenir de notre société, tant sur le plan économique que sur les plans social ou environnemental ne pourra se faire sans la mobilisation des citoyens dans chacune de leur communauté. Nous sommes conscients que l’État ne peut à lui seul tout régler et faire les choses à la place des communautés, il doit désormais apprendre à accompagner, à mobiliser et à faire confiance plutôt que de parrainer et tout contrôler. Mais l’État peut et doit se donner une vision de ses territoires, et en conséquence, tenir compte de la diversité de ceux-ci et des impacts de ses décisions sur la vitalité des milieux ruraux. Nous croyons qu’il est nécessaire que le Canada se donne un cadre d’action et de réflexion qui tienne compte vraiment des différences sur tous les territoires.

Nous croyons que le Canada doit se donner un cadre d’action et de réflexion qui soit basé, qui tienne compte et qui respecte les différences qu'on rencontre sur chacun des territoires. Les communautés doivent pouvoir disposer de vrais leviers pour influencer et travailler elles-mêmes sur leur développement pour mobiliser leurs ressources et prendre leur avenir en mains.

J’aborde maintenant un second point essentiel pour une ruralité prospère, pour soutenir efficacement le secteur agricole pour qui le milieu de vie contenu dans l’espace rural est primordial.

Dernièrement, le gouvernement a annoncé l’abolition de 350 postes au sein d’Agriculture et Agroalimentaire Canada. Les employés touchés travaillent à la Direction générale des sciences et de la technologie et à la Direction générale des services à l’industrie et aux marchés. Des scientifiques, des ingénieurs, des biologistes, des directeurs de recherche et des agents d’approvisionnement perdent ainsi leur emploi. Ajoutons à cela, les coupures dans les centres de recherche un an auparavant et celles dans le Secrétariat rural du Canada, qui est à toutes fins pratiques aboli.

Ces pertes d’emplois, souvent situés dans les milieux ruraux, sont de bien mauvaises nouvelles pour les régions du pays, mais plus encore, elles annoncent la diminution de nos capacités à innover dans les processus agricoles, à soutenir l’innovation dans l’agroalimentaire et à être concurrentiels au niveau international.

À court terme, les dépenses de la fonction publique subiront un régime minceur. Mais à moyen terme, notre agriculture et les territoires qui y sont associés verront non seulement leur compétitivité décroître, mais ils perdront également leur capacité à se renouveler et à faire face aux défis sans cesse grandissants de produire et de maintenir des milieux de vie attrayants. Or, les enjeux de recherches en agriculture sont trop nombreux et grands. Pensons aux OGM, à la surutilisation des pesticides, à la pollution de la nappe phréatique, à la capture du carbone, au réchauffement climatique et à la population grandissante qu’il faudra nourrir, ici au Canada, mais aussi ailleurs dans le monde.

Ces enjeux sont capitaux. Pour nous, pour nos enfants et petits-enfants. Voulons-nous vraiment, nous les citoyens du Canada, laisser les intérêts privés, souvent étrangers, décider à notre place de l’avenir de notre agriculture, de notre environnement et de notre société? Peut-on laisser la logique marchande nous dire quoi manger? Actuellement, la recherche reposera exclusivement sur les épaules des entreprises qui sont habilitées à le faire. Veut-on devenir dépendants d’approvisionnements étrangers, et ce, au détriment de valeurs telles le respect des gens, de l’environnement et de l’éthique? Quand on regarde ce qui se fait dans le secteur privé en matière agricole, on a tout lieu de s'inquiéter.

L’État, dans sa responsabilité première d’assurer la subsistance de sa population et en sa qualité de fiduciaire du sol et des ressources naturelles du pays, et en sa qualité de représentant de tous les citoyens, l’État doit assumer son rôle. Il doit mettre un frein à l’effritement de nos capacités publiques de recherche fondamentale et appliquée en agriculture et dans l’agroalimentaire. Il doit s’assurer que la recherche respecte le sol, l’air et l’eau, mais aussi les communautés rurales où se déroulent la plupart des interventions agricoles, ainsi que tous ses commettants, des villes comme des campagnes.

Solidarité rurale du Québec lance aujourd’hui cet appel au gouvernement, car l’enjeu est trop important et le besoin d’éthique en matière de recherche appliquée et fondamentale est trop grand pour laisser à d’autres que nous, les citoyens, représentés par l’État, le droit de créer notre avenir.

En conclusion, nous n’avons jamais cessé de réclamer au gouvernement fédéral, un cadre global pour traiter des questions rurales. Sans une politique rurale globale, on continuera à affaiblir le monde rural par des programmes sectoriels inadaptés, par des déréglementations qui réduisent l’accessibilité des services et par des normes mur à mur inadaptées. C’est pourquoi nous appelons encore à une politique rurale globale qui n’est pas que des sommes d’argent, mais d’abord et avant tout une approche transversale qui amène plus de cohérence et plus de synergies entre les secteurs, entre les ministères, et entre les différents ordres de gouvernement. C’est pourquoi nous réclamons aussi que l’État joue pleinement son rôle en matière d’avenir du secteur agricole et agroalimentaire en soutenant efficacement les efforts de recherche et d’innovation.

Merci de votre attention!