Pierreville. Notes pour l'allocution de Jacques Proulx lors du colloque Briser le silence et s’unir pour agir

23 Novembre 2007

Salutations d'usage,

Je vous remercie de m'avoir invité car j'aime rencontrer les gens qui font le développement de nos communautés.

C'est tout un engagement que vous prenez aujourd'hui. Et je vous en félicite. Seulement, permettez-moi de vous rapporter une phrase d'un certain Jean-Paul Sartre. « Le monde est iniquité ; si tu l'acceptes, tu es complice, si tu le changes, tu es bourreau. » Vous avez donc aujourd'hui choisi votre camp. Vous avez refusé d'être les complices de criminels. Vous avez choisi de changer le monde. donc de devenir des « bourreaux ». C'est un choix qui demande du courage et qui démontre une maturité certaine de la gouvernance. Parce qu'un des défis des MRC en tant que territoire, sera toujours d'assumer pleinement les pouvoirs qui sont les siens. Ici, vous n'avez pas crié à fendre l'âme à l'ignominie de votre condition ni à la nécessité pour l'État de régler vos problèmes. C'est un deuxième élément qui vous fait honneur. Parce que tant que les ruraux n'auront pas compris que le maternage de l'État n'est qu'une façon de les castrer, qu'ils attendront après le bon Dieu ou l'État pour régler les problèmes qui leur appartiennent, les communautés rurales piétineront ou déclineront. Parce que c'est là notre paradigme, le monde rural est condamné à l'innovation politique, comme économique et sociale, il doit devenir autre pour se développer à sa pleine mesure. Car, un autre aspect du défi rural est de « redonner un sens, une vie et un contenu réels aux collectivités naturelles que sont (.) les villages, les villes et les régions, voilà la pierre angulaire » de notre vision des choses.

Ceci étant dit, cela n'enlève rien à la responsabilité de l'État envers les communautés. Son devoir, c'est de les accompagner dans leurs aspirations les plus dignes. Et l'aspiration la plus digne des ruraux sera toujours celle du droit à être des ruraux, c'est-à-dire le droit à la prospérité et à la différence.

Au 21e siècle, dans un pays occidental, comme la mode est aux regroupements, aux grandes villes, vivre au village ou à l'échelle d'un quartier, c'est vivre à contre-courant, à la marge. Plus que d'autres, les ruraux et les citadins qui s'intéressent à leur quartier sont condamnés à la solidarité digne, digne de leur bonheur. Mon intention est de vous expliquer simultanément pourquoi j'ai besoin d'un village pour être heureux et comment cela ne m'a jamais empêché d'être un citoyen du monde préoccupé autant par la Palestine que par la Gaspésie. Je connais le Québec comme le fond de ma poche et j'ai voyagé sur tous les continents. Comme le dit Séguéla : « je suis de mon village et de ma planète ».

Au 21e siècle, dans les pays riches, industrialisés et hautement urbanisés, tout est remis en question. Au même titre que le rôle des individus change, le monde rural n'a plus son rôle traditionnel de pourvoyeur de villes. Ce seul état de fait constitue un enjeu de société extrêmement complexe car, par certain de ses aspects, il questionne la vie économique alors que sous d'autres, il questionne la vie sociale ou culturelle, y compris celle des individus. C'est un enjeu fascinant, car il ne peut se résoudre que dans la mesure où collectivement et individuellement, nous accepterons de réinventer le sens du monde rural et de sa relation à l'autre : le monde urbain.

C'est un enjeu moderne, car pour la première fois dans l'histoire de l'humanité et pour un nombre limité de sociétés, les campagnes ne servent plus à nourrir les villes. À preuve, on pourrait facilement imaginer que le Canada ne produise plus aucun aliment et les différents marchés d'alimentation regorgeraient des mêmes produits. Les étals de fruits et de légumes en hiver en témoignent éloquemment. À noter qu'il en va de même pour les minéraux ou le pétrole. L'extraction ou non du cuivre à Murdochville, au bout de la péninsule gaspésienne, ne change rien à la capacité des usines installées au Québec ou ailleurs au Canada de s'approvisionner de cette ressource naturelle.

Cet état de fait étant convenu, ce qui a changé avec la globalisation de l'économie et la mondialisation des échanges de tous types est la définition même du monde rural, désormais centrée sur sa nature plutôt que sur son rôle. Donc, au moment où nos communautés se mobilisent autour de leur caractère, de leur mode de vie distinctif, plus que jamais les énergies des leaders doivent être investies dans la conception et le développement d'un modèle social, politique, économique et culturel rural. Car, rien n'assurera plus la pérennité de notre mode de vie et de nos villages que la prospérité de chacun de ses membres. Nous sommes condamnés à imaginer, à inventer ce que nous voulons être, à innover dans nos façons de faire et à en saisir les autorités politiques. Parce que le monde rural est un enjeu politique de taille, puisqu'il concerne notamment l'occupation du territoire, la protection et la mise en valeur des ressources naturelles si importantes pour l'économie canadienne, il est raisonnable que les gouvernements locaux, régionaux ou nationaux se donnent des politiques dont les ruraux useront comme d'un tremplin pour construire un monde rural moderne, contemporain, adapté aux besoins des hommes et des femmes qui préfèrent vivre dans des communautés de petite taille.

Enfin, je dis que l'avenir du monde est tributaire de notre capacité collective et individuelle à redéfinir son sens tout autant que son économie. Sans la prospérité, les milieux ruraux ou autres sont condamnés. Par contre, modifier notre regard, ce n'est pas seulement économique, c'est au contraire hautement culturel. Les artistes sont plus capables d'invention et de création que les technocrates.

Après 17 ans d'étude et de recherche à Solidarité rurale du Québec et une vie d'engagement dans ma communauté, je suis plus que jamais convaincu que le développement local et la vitalité des communautés reposent sur les hommes et les femmes qui les habitent. Les règlements, les lois, les volontés politiques, les subventions viendront lorsque nous serons collectivement convaincus que la culture, cette réalité hautement intemporelle, communautaire et sociale, est la clé de voûte du développement.

À cet effet, la démarche de votre communauté, patronnée par les leaders et qui associe aujourd'hui tous les citoyens, va tout à fait dans le bon sens. Car, un des éléments clé de toute action réussie, c'est l'engagement. Vous avez accepté de prendre du temps sur vos vies de famille pour agir ensemble pour faire changer les choses. Croyez-en ma vieille expérience, vous êtes en train de mettre la table pour une démarche qui donnera des résultats.

Merci.