Ottawa. Notes pour l'allocution de Claire Bolduc, dans le cadre du Comité sénatorial permanent de l'agriculture et des forêts

14 Mai 2009

Mesdames les sénatrices, Messieurs les sénateurs,

Le monde d'hier n'existe plus ! Nous sommes devant un tout nouveau monde, un monde où nos forêts ne sont plus ce qu'elles étaient, où notre patrimoine collectif est fortement affaibli. Un monde aussi où l'économie de notre principal client s'effondre. Un monde où d'autres pays commencent à exploiter leurs forêts. Et ce nouveau monde, n'en déplaise à qui veut l'entendre, est là pour rester.

Il faut donc revoir la façon dont on gère nos forêts publiques, apprendre à faire plus avec moins et surtout valoriser tous ses produits sans exception. Rappelons-nous que le bois n'est qu'une des centaines de richesses que recèlent nos forêts.

Le modèle de développement soutenu par Solidarité rurale du Québec trouve ses assises dans la Déclaration du monde rural, formulée à l'issue des États généraux du monde rural. Il mise sur la spécificité du monde rural, au plan de son environnement naturel comme de son organisation sociale et culturelle.

Nous faisons donc face à un moment historique, un moment où des pans entiers de l'économie de nos communautés sont appelés à une refonte en profondeur. Et c'est vrai pour la forêt comme c'est également vrai pour l'agriculture. Il faut donc parler d'avenir, imaginer le futur de nos forêts dans un monde en bouleversement. Mais il faut surtout se convaincre que le monde de demain ne sera pas à l'image du passé, parce que les changements sans précédent que nous connaissons nous imposent une rupture avec ce passé. Cela implique que nous ayons de l'imagination, de l'audace, du courage et de la détermination.

Mais sachons d'abord tirer des leçons de ce passé pas si lointain. L'histoire nous apprend que l'on a toujours cherché à concilier les intérêts des communautés et ceux des industriels et à inscrire cet équilibre dans un régime forestier. Ce régime est maintenant dépassé et vétuste. Nous n'avons plus la diversité industrielle que nous avons déjà connue, les scieries ayant été pour l'essentiel intégrées par les papetières et à cette intégration verticale s'est ajoutée une vague de fusions et d'acquisitions. Il en a résulté une concentration de la propriété, un éloignement des centres de décisions de nos communautés et de nos territoires. Or, à chaque crise, on a repris la même recette, on a tenté de consolider un peu plus, on a fermé des usines, on a concentré les activités pour faire plus de volume. Et avec la crise actuelle, la tentation est forte de reprendre les mêmes mécanismes.

On le constate, dans la crise actuelle, la consolidation d'usines est une fuite en avant qui ne règlera rien. On ne développera pas une forêt forte en creusant davantage le statu quo. Les ressorts pour rebondir ne résident pas dans la défense des acquis ou des structures d'hier, mais bien dans des changements profonds de nos façons de faire. C'est autour d'une vision globale de la foresterie de demain et non autour des solutions à court terme, préservant les acquis des uns et demandant des sacrifices aux autres, que doit s'amorcer cette réforme. Car la gestion centralisée de la forêt publique a démontré ses limites. On l'a vu, l'effet distributeur des retombées sur le territoire a été dépassé par les vagues de fusions et d'acquisitions des compagnies, ou des consolidations successives des usines.

Il ne faut pas se fermer les yeux et penser que l'on demeurera concurrentiels dans les marchés de produits de masse face à des pays comme la Chine, le Brésil ou d'autres. Et ceux qui croient que la crise va se résorber d'elle-même, que la reprise va venir de l'extérieur, ceux qui espèrent que la valeur du dollar ou le cours du pétrole vont revenir à leur niveau d'antan se leurrent. Nous sommes dans un monde où les produits de commodité et de masse sont moins coûteux à produire et à transformer ailleurs qu'ici et un monde où notre marché naturel, celui des États-Unis, est maintenant en récession et où la Chine occupe désormais une place importante comme fournisseur.

Il faut donc apprendre à faire autrement. Faire autrement en forêt, faire autrement en usine et faire autrement sur les marchés. La foresterie de demain en est une qui cultive les savoirs et la culture, qui remet au travail des jeunes et la relève, qui valorise les métiers et qui développe un rapport avec sa communauté. On crée ainsi un nouveau rapport forêt-communauté.

Dans ce rapport, la forêt apporte et profite à sa communauté, bien sûr, mais il s'agit aussi d'une relation plus large et plus complète, car une communauté revitalisée avec des services et des écoles constituera un milieu de vie attrayant pour attirer et retenir la main-d'ouvre et les compétences nouvelles nécessaires à cette forêt renouvelée. Ces communautés qui participent au développement et apprivoisent chaque jour cette ressource inestimable qu'est la forêt sont aussi une garantie pour l'avenir, pour la pérennité de celle-ci. Ces communautés seront les premières à défendre ce type de foresterie ancrée dans leur territoire, notamment contre le gaspillage et la surexploitation.

La foresterie de demain en est une qui innove, qui n'est pas figée dans un type de produit, qui est agile et en mesure de saisir les nouvelles opportunités, qui saura intégrer de nouveaux joueurs. Il faut donc créer plus de valeurs et non plus simplement faire plus de volume. Plus de valeur en forêt, plus de valeur en usine, plus de valeur sur les marchés.

Faire plus de valeur en forêt, cela signifie bien sûr des investissements en aménagement, des investissements qui sont prévisibles. Cela signifie des travailleurs, des coopératives et des organismes chargés de l'aménagement qui ne sont pas plongés dans la précarité à chaque saison. L'aménagement, c'est l'investissement à long terme pour regarnir le patrimoine collectif et cela exige de la durabilité et surtout, une séparation entre la forêt et l'usine, entre l'aménagement et la transformation.

Faire de la valeur en forêt, c'est aussi considérer la forêt comme un tout et non comme un simple gisement de bois. Exploiter toutes les ressources, de façon durable, sans que les usages des uns ne limitent les retombées pour les autres, cela suppose une planification et surtout une vision sur la vocation de la forêt dans son milieu. Cela interpelle plus largement les communautés et pas seulement les acteurs de la filière. D'ailleurs, il est toujours gagnant d'associer les communautés à la vision qu'on se donne du milieu avant de les associer aux actions à entreprendre.

Il faudra aussi créer de la valeur en usine. Force est de constater la vétusté de nos usines et leur concentration sur la production de produits de commodités. Le meilleur indicateur pour montrer que nous sommes en voie de laisser passer le train de la valeur, c'est quand on voit qu'à Chibougamau on manque de bois pour faire des poutres et poutrelles de grande valeur sur les marchés. Au moment où l'on vit intensément les effets d'une grave crise, des entreprises ont su flairer de nouvelles opportunités, sentir et anticiper des changements, investir et moderniser les installations. Aujourd'hui, ce n'est pas la valeur du dollar qui les freine, ni le marché américain, ni la concurrence, ni le coût de la fibre, c'est le manque de bois. C'est là où nous a conduit un système figé, un système incapable d'accompagner les changements.

Enfin, il faudra aussi repenser nos marchés. Nous sommes actuellement trop dépendants du seul marché américain. Pensons seulement que les petites entreprises indépendantes qui exportent sur le marché européen ne souffrent pas de la valeur du dollar ni de la baisse de la demande. Mais pour influencer ce redéploiement sur d'autres marchés à partir de nos territoires, il faut s'engager résolument dans la diversification. Car diversifier, c'est donner une chance à des modèles d'affaires différents, à de nouveaux joueurs, à de nouveaux procédés, à l'innovation. Les outils dont on dispose, tels que les CLD, SADC et Chambres de commerce, et tous les acteurs économiques doivent se mobiliser, attirer des talents, des compétences et des investissements pour faire autrement avec la ressource.

Le défi ne se limite donc pas à créer de la valeur à tous les niveaux, il faut le faire en stimulant la variété. La variété dans nos territoires parce que nos territoires sont différents, et la forêt de proximité ou habitée ne peut pas être soumise à la même approche que la forêt septentrionale. Pour être un levier porteur pour ses communautés, la foresterie doit être adaptée à son milieu, à sa dynamique et à ses acteurs, qu'ils soient : coopératives, entreprises privées, OBNL ou autres. Cela suppose donc un régime en mesure d'intégrer la diversité et surtout un régime qui repose sur une véritable décentralisation.

Il faut bien réaliser maintenant et se convaincre que l'avenir de notre société, tant sur le plan économique que sur les plans social ou environnemental ne pourra se faire sans la mobilisation des citoyens dans chacune de leur communauté. L'État ne peut à lui seul régler les choses à la place des communautés, il doit désormais apprendre à accompagner, à mobiliser et à faire confiance plutôt que de parrainer et tout contrôler. Les communautés doivent disposer de véritables leviers pour influencer leur développement et mobiliser leurs ressources plutôt que d'attendre que des emplois par centaines soient annoncés par une multinationale. Ce temps est révolu et il faudra dans chaque milieu user d'ingéniosité, se doter de vision pour attirer des hommes et des femmes qui peuvent faire la différence. Tôt ou tard, les communautés devront disposer des leviers nécessaires pour saisir les opportunités.

En conclusion, nous n'avons jamais cessé de réclamer au gouvernement fédéral, un cadre global pour traiter des questions rurales. Sans une politique rurale globale, on continuera à affaiblir le monde rural par des programmes sectoriels inadaptés, par des déréglementations qui réduisent l'accessibilité des services et par des normes mur à mur inadaptées. C'est pourquoi nous appelons encore à une politique rurale globale qui n'est pas que des sommes d'argent, mais d'abord et avant tout une approche transversale qui amène plus de cohérence et plus de synergies entre les secteurs, entre les ministères, et entre les différents ordres de gouvernement.