Notre-Dame-de-Montauban. Notes pour l'allocution de Jacques Proulx à la salle municipale

3 Mai 2008

Salutations d'usage,

Comme vous le savez peut-être, je ne suis plus président de Solidarité rurale du Québec. Cependant, le grand militant que je suis ne pouvait tout simplement pas renoncer à cette rencontre avec vous. Chaque fois que des gens se lèvent pour essayer d'améliorer le sort de leur monde, je me sens fortement interpellé. Parce que je suis profondément convaincu que ce n'est que de cette façon, par le travail acharné des gens qui l'habitent, que le monde rural et les régions du Québec en général pourront accéder à des lendemains qui chantent. Et à plus forte raison lorsque ces gens se lèveront ensemble, dans une action collective. Et si ma présence ici peut vous amener à travailler dans ce sens, alors le sacrifice d'un beau samedi printanier aura valu la peine.

Car ce n'est qu'en travaillant ensemble, en se donnant une vision commune, que les milieux ruraux arriveront à se donner un avenir digne. En bref, un vieux proverbe Japonais résume très bien ce que je vous dis. La vision sans l'action est un rêve. L'action sans vision est un cauchemar.

À l'heure de la mondialisation, de la concurrence globale et de l'économie du savoir, le monde rural n'aurait plus place. Il serait même devenu un fardeau lourd à porter pour notre société. Pour nous convaincre, ces prédicateurs qui dominent toutes les tribunes nous rappellent le fiasco de la Gaspésia, ou encore la crise forestière. Je ne suis pas un économiste, mais je veux juste leur rappeler que ces échecs bien réels sont ceux d'un modèle de développement dépassé, pensé d'en haut qu'on n'arrête pas de nous chanter. C'est la faillite d'un modèle qui ne peut plus prétendre incarner l'avenir de nos régions. Les communautés rurales ne peuvent plus se fier sur la concentration, les consolidations et cette fuite en avant qui refuse de remettre en cause les fondements d'un système qui a fait son temps. Un nouveau monde et un nouveau millénaire est devant nous, et le monde rural possède les ressorts pour rebondir si on accompagne la prise en charge de ses communautés de leur propre développement et non en les enfermant dans des politiques centralisées mur à mur qui ne les responsabilisent guère.

Le monde rural restera toujours cette pépinière de leaders, et un terreau fertile pour l'innovation et la créativité. On oublie souvent que les fers de lance comme Bombardier, comme le Cirque du Soleil, comme Cascades, et comme bien d'autres, ne sont pas des créations métropolitaines. Le géant de l'aéronautique a vu le jour dans un village de moins de 2000 habitants en l'Estrie, le Cirque du Soleil a émergé dans les rues de Baie St-Paul, et la compagnie des frères Lemire est toujours établie à Kingsey Falls.

Depuis la fondation de Solidarité rurale du Québec il a 17 ans, nous nous sommes battus pour deux principes. Le droit des ruraux à la différence, et leur droit à la prospérité. Ça nous semble toujours être la voie pour un développement ancré dans le milieu qui mobilise les forces vives et libère la créativité des individus et des collectivités. Une prise charge nécessaire pour mettre fin au fatalisme et démentir les prédicateurs du défaitisme. Comme le disait mon ami feu Raymond Lacombe : «il n'y a pas de territoires sans avenir, il n'y a que des territoires sans projet».

Les démocraties occidentales sont en crise. C'est presque un cliché de le dire. De nombreux auteurs et spécialistes ont écrit sur cette crise. Mais à mon point de vue, peu d'entre eux ont accordé à la presse ses véritables torts dans la distorsion de la démocratie. L'Information continue et la télévision, média de l'instantanéité, ont lentement mais inexorablement fait de la politique un spectacle où les performeurs sont plus appréciés que les hommes ou les femmes d'état.

La démocratie est viciée par la bureaucratie. Les États mangent les Parlements. Or, l'un des avantages du village est d'être un lieu d'apprentissage de la démocratie et de l'engagement public. C'est un lieu de démocratie à dimension humaine, accessible. On n'apprendra pas l'exercice démocratique à gérer des ensembles si grands qu'ils exigent des niveaux d'abstraction accessibles qu'à une poignée d'individus. Les États appellent des énapiens alors que les villages mobilisent des personnes de bonne volonté. Preuve en est que les femmes, ces nouvelles venues en politique, investissent plus ce niveau car on y gère la quotidienneté. On a prise sur des vraies choses.

L'État-Providence agonise. On sort de trente ans de maternage gouvernemental, étatique et technocratique qui avait donné à chacun d'entre nous l'impression qu'il était légitime de donner des pans complets de nos existences à l'État pour qu'il les gère à notre place. Deux ou trois exemples pour vous convaincre. Un premier, la réglementation du contenu télévisuel que l'on demande à l'État d'adopter afin de ne pas mettre nos enfants en présence de manifestations de violence excessive. Comme si le bulletin de nouvelles n'était pas à 18 h. Peut-on faire plus violent que des tueries dans les écoles, comme celle récente au Collège Dawson! Et n'est-ce pas aux parents que revient la responsabilité de fermer la télé lorsque son contenu ne correspond pas à leurs valeurs familiales ? Il m'appartient, et non pas au gouvernement, d'élever mes enfants; dans mon cas, plutôt mes petits-enfants. Cependant, leur instruction est de la responsabilité gouvernementale, car nous avons décidé que l'instruction, en démocratie, était la voie royale de l'émancipation.

Prenez le débat sur la fessée. Pensez-vous vraiment que l'opinion des valeureux juges de la Cour suprême empêchera un parent déviant de molester son enfant? Pensez-vous vraiment que l'enregistrement des armes à feu empêchera un fou de tuer des femmes ou des enfants?

Ces exemples ont en commun de mettre en lumière que pendant que l'État, et au Canada on est chanceux on en a deux, nous materne et s'immisce dans nos vies privées, il néglige de gérer correctement le bien commun. La fessée, le mariage des gais, la cigarette, etc. sont des avenues royales pour les technocrates et les élus de s'occuper sans devoir mettre toutes leurs énergies à endiguer les véritables problèmes collectifs que sont la pauvreté, la pollution, l'ignorance, la criminalité, le chômage, l'iniquité fiscale, etc.

Cette montée de lait sur nos gouvernements et leurs appareils bureaucratiques n'était pas innocente. En fait, je voulais vous convaincre que la démocratie s'appuie sur un préalable : celui de l'engagement du citoyen dans la gestion de sa société. Le maternage, fusse-t-il l'ouvre de l'aristocratie ou des parlements, handicape notre liberté. Donc en démocratie, nous sommes responsables du bien commun, responsables de nous occuper de nos affaires et dans le contexte actuel, attendre de l'État qu'il prenne en charge le développement de nos communautés relève du délire nostalgique.

Car, toute l'organisation politique québécoise et canadienne est orchestrée autour d'une seule idée : celle de la concentration des administrations, des personnes, des services et des entreprises.

Cette logique s'est appliquée aux villes avec les fusions forcées.

Cette logique de la concentration s'est aussi appliquée aux services, ceux des grandes institutions, méga-hôpitaux, grande bibliothèque, super université, et aux caisses populaires !

Elle s'est appliquée aussi au secteur privé, avec les méga fusions d'entreprises comme tout récemment Alcan qui s'est fait avalé par Rio Tinto. Les fusions ont aussi rimé avec concentration de l'information comme dans le cas des stations de radio de Radiomédia.

Face à cela, les défis peuvent sembler insurmontables sauf si l'on comprend que nous sommes ruraux et que ça nous prend un village pour être heureux dans mon cas, ou que nous sommes des urbains et que ça nous prend une ville vivante pour l'être. Ces défis deviendront d'autant plus emballants que nous choisirons de nous y attaquer sous l'angle du développement local, que nous voudrons durable. Que nous serons ainsi la mouche du coche, des délinquants, des marginaux, des défenseurs du bonheur national brut, celui qui se comprend comme la multiplication de tous les bonheurs villageois bruts et non une concentration de bonheur comme on concentre les villes, les services, les entreprises.

La démocratie s'appuie sur plusieurs idées fortes dont celle de la responsabilité citoyenne. En démocratie, chaque citoyen a le devoir de s'occuper du bien commun. Or, les grandes écoles d'apprentissage de la démocratie n'ont pas été remplacées : les mouvements de jeunesse. Les plus vieux se rappelleront aussi que l'Église nous rappelait nos obligations. Aujourd'hui, les commentateurs cherchent souvent à expliquer l'absence de participation car il est de bon ton de mépriser ce gain de l'humanité.

En démocratie, la politique gère le bien commun pas les intérêts particuliers. Or, nous avons aujourd'hui le ministère des professeurs, des agriculteurs, des industriels, des militaires. La démocratie devrait permettre que des citoyens élus gèrent l'instruction, la défense, l'agriculture, l'environnement, etc.

Mais elle devrait aussi permettre le débat, car on ne peut pas changer les choses sans en discuter avec nos voisins et nos concitoyens. À preuve, lorsque certains tentent de le faire sans discuter, sans débattre, cela donne lieu à des abus de pouvoir comme, pour l'heure, au Moyen-Orient, dans les ex-républiques soviétiques ou à Washington.

Donc susciter le débat, l'échange, ce n'est pas pour faire joli ou pour avoir l'air plus démocrate. C'est la seule façon de mobiliser la population. Pas consulter et après faire à sa tête, non, discuter, débattre pour que la vérité du milieu, de ses aspirations, éclose doucement. Car soyons clairs, je ne vous parle pas d'un chemin en ligne droite et sans embûches, je pense plutôt que le développement durable pris en main par les communautés ressemble à une route sinueuse où il faut circuler tranquillement, les sens en alerte, les pas mesurés, tout en appréciant autant la route que l'on parcourt que la destination où l'on veut se rendre.

À chacune de mes interventions publiques, je voudrais tellement convaincre ceux et celles qui me font la grâce de m'écouter que la démocratie s'appuie sur un préalable : celui de l'engagement du citoyen dans la gestion de sa société.

Au moment de la période de questions, je pourrai vous parler d'abondance de mon village, Saint-Camille si vous le souhaitez. On a toujours une école primaire, une caisse populaire, un bureau de poste auxquels on a ajouté au fil des années un centre pour nos personnes âgées, un café communautaire et bientôt nous serons une communauté qui voit à l'alimentation de ses membres. Aucune maison n'est à vendre, aucune grosse industrie n'est venue s'installer. Seulement, les citoyens ont pris les choses en main.

Mais les réussites de St-Camille n'auraient pas été possibles si nous nous étions accrochés au passé. Quand on choisi de vivre en milieu rural, on est condamné à l'innovation, et au travail ensemble. Les communautés qui n'arrivent pas à remplir ces deux conditions sont vouées à un déclin certain. En bref et pour conclure, votre avenir est entre vos mains. Chercher les coupables, investir les batailles de clocher ou regretter le passé, c'est une perte de temps et d'énergie à laquelle trop de communautés s'adonnent. et avec les moyens qui sont les nôtres, si petits, tout doit être consacré à regarder droit devant, vers un avenir commun, et à y aller, ensembles.

Je vous remercie de votre écoute et vous propose maintenant une période d'échanges.

Merci !