Newport, Chandler. Notes pour l'allocution de Claire Bolduc dans le cadre de la journée citoyenne

3 Septembre 2009

« Les 10 ans de la Table de développement socio-économique de Newport »

Salutations d'usage.

Bonjour et merci à vous tous de me permettre d'être parmi vous et de goûter à l'effervescence de grands moments comme celui-ci, de célébrer avec vous les 10 ans d'existence et d'implication de la Table de développement socio-économique de Newport. Je me sens privilégiée d'assister à ce beau moment.

Un dixième anniversaire, ce n'est pas rien, il y a de quoi célébrer mais surtout c'est une belle occasion de prendre un moment de pause, de prendre un peu de recul et de constater tout le chemin parcouru. Et cette réflexion doit nous inspirer et nous permettre de mieux penser et préparer les prochaines actions, les engagements à venir.

De mon côté, chaque fois que je me retrouve au milieu de gens comme vous, de ruraux qui passent à l'action, et qui redéfinissent de multiples façons la ruralité d'aujourd'hui, je retrouve toute l'essence de mon engagement. Ici à Newport, à Chandler, il y a des possibilités à la mesure de votre courage et demain, des futurs, de la vitalité à la mesure de votre engagement. C'est parce que je suis profondément convaincue que ce n'est que par le travail acharné de gens d'ici que l'on peut espérer un avenir prospère ici, et à plus forte raison lorsque ces mêmes gens se lèvent ensemble dans une action collective. Si ma présence aujourd'hui peut vous amener à poursuivre le travail dans ce sens, j'en suis heureuse.

Vous le savez, on nous le répète depuis plusieurs mois déjà, nous sommes à une époque de grands chambardements. Notre société est frappée de plein fouet par une crise sans précédent, une crise d'abord financière, mais qui est devenue globalement économique, énergétique et environnementale. On s'aperçoit présentement et plus que jamais que les géants de ce monde ont des pieds d'argile. Les systèmes qui se sont bâtis au fil des ans et qui se sont imposés dans nos milieux se sont pratiquement retournés contre nous.

Or cette crise, le monde rural la vit depuis longtemps, il est frappé de plein fouet mais pas depuis quelques mois, pas depuis près d'un an. Le monde rural vit diverses crises et les affronte stoïquement depuis 8 ans, 10 ans. Crise forestière, crise agricole, perte de services, le monde rural encaisse les chocs successifs. Frappé depuis si longtemps par ces diverses crises et pourtant, le monde rural n'est pas mort, au contraire! Il est toujours bien vivant! C'est le modèle qu'on nous a imposé qui se meurt. Que ce soit en forêt, en agriculture, dans le monde financier ou même manufacturier, on assiste à la faillite d'un modèle! C'est un modèle dépassé, un modèle qui part d'en haut et qui impose en bas son influence, un modèle qui nous fait croire que le génie, les bonnes idées et les initiatives gagnantes, ce sont les autres qui les ont. Ce modèle-là ne peut plus incarner l'avenir de nos communautés. C'est la fin d'un modèle qui a vécu de ressources abondantes, du bas prix de celles-ci et de leur surexploitation. Il y a donc lieu dès maintenant de remettre en cause ce système qui dans sa manière même d'agir et de concevoir le développement ne donne ni dignité, ni identité, ni fierté à nos communautés.

Et parlant de fierté, je vais vous parler des conclusions d'une importante étude menée par le Conference Board, des conclusions qui n'ont malheureusement pas fait grand bruit mais dont le monde rural a toutes les raisons de se réjouir. L'étude en question s'intitule « Le monde rural, l'autre moteur économique du Québec » Le titre à lui seul inspire beaucoup de fierté. Mais on y apprend en plus que le monde rural, loin d'être ce milieu à la remorque des grands centres urbains desquels il tirerait ses richesses, ce monde rural donc est d'un dynamisme tel que le Québec ne pourrait se passer de sa contribution. Bien qu'il compte 20 % de la population québécoise, le monde rural contribue pour près de 30% au PIB du Québec. Mieux encore, 370 000 emplois du milieu urbain dépendent directement des activités réalisées en milieu rural. Enfin, la croissance de l'emploi est plus élevée en milieu rural qu'en milieu urbain et le secteur manufacturier y est particulièrement actif.

Ce sont de bonnes nouvelles pour les communautés rurales, et on doit les propager car comme je le disais plus tôt, cette étude n'a pas fait les manchettes. Une fois de plus, sachons compter sur nous, et sur nous seul, pour promouvoir nos communautés.

Nous voilà donc à la croisée des chemins avec un monde rural dynamique qui peut proposer de nouvelles façons de faire et de penser et qui possède les ressorts pour rebondir.

Depuis la fondation de Solidarité rurale du Québec il y a 18 ans, nous nous sommes battus pour deux principes : le droit des ruraux à la différence, et leur droit à la prospérité. Ces deux principes nous semblent encore aujourd'hui les voies à privilégier pour un développement ancré dans le milieu au bénéfice des gens du milieu, qui mobilise les forces vives et libère la créativité des individus et des collectivités. Cette prise en charge nécessaire met fin au fatalisme et alimente les possibles.

Je vais vous donner un exemple de ce que cette prise en charge peut faire et amener dans les milieux : St-Joachim de Shefford. Cette petite communauté a déjà vu disparaître son dépanneur, sa station d'essence et petit à petit, elle perdait sa vitalité, était menacée de perdre son école primaire et ses derniers services. Quelques personnalités du village, refusant la fatalité, se sont mobilisées et ont lancé quelques idées un peu folles pour relancer le village : Faire de St-Joachim le pays de la Poire, faire de l'école primaire une école primaire internationale, créer une coopérative de services. Des idées folles mais qui se réalisent à hauteur d'hommes. Avec un maire inspirant et des bénévoles dévoués, ces idées se sont organisées et mises en place. Aujourd'hui, St-Joachim est devenu le Pays de la Poire, le village fait face à une demande accrue pour la construction de nouvelles résidences, il reçoit de nouvelles entreprises et la fierté s'est installée de nouveau dans la communauté.

Voilà le modèle de développement soutenu par Solidarité rurale. Et ce modèle trouve ses assises dans la Déclaration du monde rural et mise sur la spécificité du monde rural, au plan de son environnement naturel comme de son organisation sociale et culturelle. Nous proposons une approche globale du développement qui intègre ses aspects économiques, sociaux et culturels, une approche territoriale du développement où priment les intérêts et les enjeux des territoires et des communautés qui y sont implantées, une approche durable du développement et une approche ouverte sur le monde.

Tout cela nous ramène à ce moment historique, un moment où il nous faut parler d'avenir, imaginer le futur de nos territoires dans un monde en bouleversement. Et il faut surtout se convaincre que le monde de demain ne sera pas à l'image du passé parce que la crise généralisée actuelle nous impose une rupture avec ce passé. Cela implique que nous ayons de l'imagination, de l'audace, du courage et de la détermination.

Et l'histoire nous apprend que les changements, les vrais, sont rarement ceux qui viennent dans un grand élan de générosité de l'État. Il faut bien réaliser que l'avenir de notre société, tant sur le plan économique que sur les plans social ou environnemental ne pourra se faire que si les citoyens sont pleinement mobilisés. L'État ne peut à lui seul régler les choses à la place des communautés, il doit désormais apprendre à accompagner et à faire confiance. Et les communautés doivent disposer de véritables leviers pour influencer leur développement et mobiliser les ressources plutôt que d'attendre que les emplois soient annoncés par une multinationale.

Cette dynamique des communautés s'appuie quand à elle sur un fondement très précieux de notre société, la démocratie. Or la démocratie malgré ses limites s'appuie tout de même sur une idée forte, celle de la responsabilité citoyenne. Dans ce système, chaque citoyen a le devoir de s'occuper du bien commun. Alors ce n'est pas pour faire joli que l'on suscite le débat et les échanges, c'est parce que c'est la seule façon de réellement mobiliser la population. Discuter, débattre pour que les valeurs du milieu, ses aspirations éclosent doucement est gage d'un développement durable pris en main par les communautés. Mais soyons clairs, je ne vous parle pas d'un chemin en ligne droite et sans embûches, je pense plutôt que ce type de développement ressemble à une route sinueuse où il faut circuler tranquillement, les sens en alerte, en appréciant autant la route que l'on parcourt que la destination finale.

Ainsi, à coup de participation citoyenne, à coup de corvées d'idées, en travaillant avec les jeunes et les aînés, avec les élus et les promoteurs, avec les travailleurs et ceux qui tentent de le rester, il est possible de trouver des solutions. C'est cet esprit de communauté qui se retrousse les manches, qui analyse ses forces et ses faiblesses, qui voit les opportunités et les saisit en menant des projets concrets qui fait défaut au Québec actuellement. Depuis trop longtemps, on oppose villes et régions, on oppose environnement et développement, on oppose riches et pauvres. Alors que comme société, nous formons un tout! Chaque village contribue à la richesse collective, chaque région donne ses propres couleurs au développement. Les succès des régions profitent à Montréal, et une métropole dynamique propulse les régions. C'est comme ça que ça se passe dans une communauté. Peut-être a-t-on oublié qu'on en formait une au Québec?
Et si pour rebâtir la richesse au Québec, on se reconnectait à nos territoires?? C'est en tous cas le pari que nous faisons à Solidarité rurale! Nous croyons que nos territoires constituent le point d'ancrage ultime pour bâtir et se donner ensemble une société durable. Parce que les territoires sont des lieux d'expression de la culture, celle des arts et des vécus, parce que les territoires recèlent des richesses naturelles et humaines capables de générer une économie qui place justement l'humain au cour des décisions, parce que les territoires constituent des opportunités pour améliorer notre environnement et notre qualité de vie, parce que les territoires sont aussi sources d'énergie de toutes natures, nous croyons qu'ils constituent la base d'un projet de société qui nous permettra de sortir de cette crise et qui nous mettra à l'abri des prochaines.

Vous avez entre les mains un monde de possibilités. Parce que les territoires commencent dans les communautés. Impliquez-vous! Votre milieu sera celui que vous voulez qu'il soit. Et votre projet s'inscrira dans un projet plus vaste, celui de votre territoire et de tout le Québec.

Parce que tant vaut le village, tant vaut le pays!