Montréal. Notes pour la présentation de Jacques Proulx, lors du Séminaire d’été de l'Institut du Nouveau Monde, UQAM

18 Août 2006

Le développement durable profite-t-il aux régions?

Salutations d'usage,

Je suis très heureux d'être ici aujourd'hui et de rencontrer autant de jeunes intéressés par l'avenir de notre pays. Je suis toujours ému lorsque je vois des citoyens et des citoyennes prendre le temps de s'intéresser à la chose publique. Aussi, je suis optimiste pour une communauté lorsque je vois de ses membres discuter et débattre d'avenir.

Pour moi, la discussion et le débat sont des ingrédients essentiels à toute démarche de développement. Susciter le débat, l'échange, ce n'est pas pour faire joli ou pour se donner des allures de démocrate. C'est la seule façon de faire avancer les choses. Pas consulter et après faire à sa tête, non. Discuter et débattre pour que la vérité du milieu, ses aspirations, éclosent doucement. Je vous remercie de m'offrir l'occasion de discuter et d'échanger avec vous, d'autant plus que le sujet abordé aujourd'hui me touche particulièrement et est très à-propos.
 
Pour vous situer et vous donner le ton sur ce que j'ai à vous dire disons que je suis un irréductible rural, un peu à l'image d'Astérix et des Gaulois qui rêvent de continuer à vivre dans leur village qui se veut un lieu à leur image. C'est donc à travers les yeux d'un rural, un habitant de la campagne, qui est à la fois un citoyen du monde préoccupé autant par la Palestine que par la Gaspésie que je vous parlerai de développement durable. Et cette vision, je l'ai développée au fil des années, parce que je connais le Québec comme le fond de ma poche et que j'ai voyagé sur tous les continents, mais surtout, parce que je crois d'abord et avant tout en l'humain. 

On ne règle rien par la bureaucratie, c'est à partir de l'humain, de ses idées de sa façon de voir et de penser qu'on en arrive à bâtir une société. La participation citoyenne est fondamentale pour en arriver à un développement durable, sinon cette notion va demeurer un concept bureaucratique, sans application. Partout, dans les grands dossiers qui nous préoccupent et qui sont notre quotidien, de l'environnement, à l'agriculture en passant par la mondialisation et la reconversion, c'est avec une nouvelle vision, celle de l'humain que nous allons trouver les solutions.

A force de toujours vouloir plus et voir plus gros, nous avons perdu de vue le pourquoi des choses. Est-ce que je veux plus en terme de quantité ou est-ce que simplement je veux ce que j'aime? Comme en agriculture, doit-on produire pour produire ou produire pour se nourrir?

Et pour commencer, je vais tenter de définir ce qu'on entend par développement durable. A mon avis une des meilleures définitions nous vient du Rapport Brundtland, qui dit ceci : Un développement est durable lorsqu'il répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre à leurs propres besoins. En partant de cette définition, la terre et l'environnement sont un emprunt que nous faisons à nos enfants et relever le défi du développement durable suppose certaines conditions, à commencer par la remise en question de nos modèles de production et de notre façon de penser.

Aux questions qui sont soulevées concernant le développement durable et l'économie régionale je vous répondrai en vous posant la question : Comment voulez-vous le Québec de demain? Et pour y répondre, je vous parlerai de ce que je connais le mieux, la campagne et à travers elle les questions territoriale, la reconversion, la décentralisation, la multi-fonctionnalité et surtout la place de l'humain.

On ne peut pas combattre la mondialisation. Elle nous est imposée, mais si on ne peut la combattre, on peut l'humaniser. Et pour y arriver, il faut voir autrement. Remettre en question nos façons de faire et surtout ne pas se laisser faire. Il nous faut apprendre à concilier les intérêts, les vies et les activités des gens et ne plus laisser faire les grands décideurs qui doivent arrêter de vouloir tout contrôler, uniformiser et devenir encore plus gros.
 
A commencer par notre État-providence et ses grands bonzes pour qui toute l'organisation politique et économique se résume en une seule idée: celle de la concentration des biens, des services et des personnes. A l'heure où on se parle, 67% de la population vit dans les 6 grandes régions métropolitaines du Québec, sans compter toutes les nouvelles fusions, comme si ces fusions municipales avaient changé quelque chose au quotidien des gens. Entre vous et moi, à part le fait que plusieurs y ont perdu leur identité et que les coûts de gestion, qui à l'origine devaient diminuer ont en fait augmenter, qu'est-ce que cela a donné, à part noyer le poisson? (voir un article du Journal de Montréal semaine du 7 août).

Pour les services, on a regroupé les grandes institutions, créé les méga-hôpitaux, la grande bibliothèque et le reste. Pour les biens, on doit faire face à la mondialisation du commerce, qui a amené la concentration des entreprises et l'économie de marchés. De sorte, que la Caisse de dépôt qui à l'origine devait protéger les intérêts des petites entreprises québécoises est plutôt passée du côté des gros en participant à la consolidation des chaînes d'alimentation.

Pendant ce temps, les agriculteurs pleurent parce que Loblaws n'achète pas de petits volumes et que le lait brut voyage sur des centaines de kilomètres pour être mis en carton à Québec ou Montréal par des coopératives pourtant propriétés des agriculteurs. Mais la réfection des routes est défrayée par les contribuables! On laisse toujours les coûts collatéraux aux payeurs de taxes pour les autoroutes comme pour la dépollution. Ce n'est pas rentable!!!

Le poids démographique des villes ne doit pas être l'unique facteur qui détermine les besoins en infrastructures. L'étendue du territoire des municipalités rurales, leur situation géographique, leur besoin spécifique et surtout le choix qu'on doit porter comme société québécoise en termes d'occupation du territoire doivent guider les décisions qui touchent les investissements de long terme.

La ville et le monde rural sont complémentaires, ils ne doivent pas tirer chacun sur la couverte. Une couverte qui devrait avoir des allures de courte-pointe, avec ses pièces et ses couleurs qui représentent les réalités de chacun, mais qui s'emboîtent pour ne former qu'une seule et même couverture bien chaude et confortable.

Il faut cesser de regarder par le petit bout de la lorgnette et voir plus loin que le bout de notre nez. La ville a besoin du monde rural et le monde rural a besoin de la ville, ces deux réalités sont liées. La ville, a besoin du monde rural qui est riche de ses ressources, mais aussi de sa diversité. Si on n'y prend garde, on perdrait au change et avec, une partie de notre identité. Il faut tout simplement renouveler notre façon de voir et de faire.

Car, malheureusement, trop souvent les discours, comme les mesures gouvernementales ou les organisations, sont dépassés, mais restent en place en raison de l'inertie des dirigeants à les adapter. C'est ce qui fait qu'on cherche à saisir une réalité contemporaine avec des outils anciens.

Il faut se rendre à l'évidence, l'État-providence agonise. Ainsi, on sort de 40 ans de maternage gouvernemental, étatique et technocratique qui avait donné à chacun d'entre nous l'impression qu'il était légitime de donner des pans complets de nos existences à gérer.

Et les exemples ne manquent pas, penser notamment à toutes les nouvelles réglementation qui nous arrivent à chaque fois qu'il y a quelque chose de nouveau ou un accident. Penser aux nouvelles normes pour l'installation d'une piscine, pour le droit de fumer, de manger et quoi encore. Comme si on ne pouvait plus décider par nous-même. 

Ces exemples mettent en lumière que pendant que l'État, et au Canada on est chanceux on en a deux, nous materne et s'immisce dans nos vies privées, il néglige la gestion du bien commun. Le mariage gais, la cigarette, l'obésité, etc. sont des avenues royales pour les technocrates et les élus de s'occuper sans devoir mettre leurs énergies à endiguer de véritables problèmes collectifs comme: la pauvreté, la pollution, l'ignorance, la criminalité, le chômage, l'iniquité fiscale, etc.

Cette montée de lait face à nos gouvernements et à leurs appareils bureaucratiques n'est pas innocente je veux ici démontrer que le maternage, peu importe qui l'exerce, handicape notre liberté. En fait, je veux vous convaincre que la démocratie s'appuie sur un préalable: celui de l'engagement du citoyen dans la gestion de sa société. Et, à ce chapitre, vous me donnez beaucoup d'espoir.
 
Après 13 ans d'étude et de recherche, à Solidarité rurale du Québec et 15 ans d'engagement dans ma communauté, il me semble que les maîtres mots du développement durable et de la vitalité des communautés sont les hommes et les femmes. Parce que comme Astérix et sa bande je crois d'abord et avant tout à la campagne et en l'humain. Nous sommes chacun les leviers du changement et ensemble nous sommes forts. Les véritables changements viendront lorsque nous serons collectivement convaincus que la culture, dans le sens large, cette réalité intemporelle, communautaire et sociale est la clé de voûte du développement. 

La principale difficulté est me semble-t-il la panne d'idées. Or, il existe une seule façon d'endiguer la chose: il s'agit de renouveler notre regard, de voir les choses autrement, les imaginer différentes. Pour les politiciens ou les cambistes, renouveler le regard, voir le monde autrement, c'est notamment briser le paradigme de la spécialisation aussi cher à l'État qu'au grand capital. Car, la spécialisation de l'économie, comme des lieux de vie dédiés à une seule production, par exemple le Saguenay réservé à l'aluminium, la côte gaspésienne aux pêches même s'il n'y a plus de poissons, et l'Abitibi aux mines, est une idée intrinsèque à la macroéconomie, elle-même une science issue du 19e siècle, du grand siècle de l'industrialisation.

La reconversion passe par la diversification. Il faut arrêter de voir toujours plus gros et penser à s'engager dans des marchés très précis, plus petits, qui répondent véritablement à nos besoins, selon nos compétences et nos ressources. Je pense ici notamment aux produits du terroir, dont je parlerai plus loin.

Pour revenir à la production de masse, comme l'écrit madame Jacobs, une éminente spécialiste reconnue partout dans le monde: «la macroéconomie - ou économie à grande échelle - est la branche du savoir chargée d'expliquer et de développer, en théorie et en pratique, l'économie tant nationale qu'internationale. La voici en plein chaos. Ses spécialistes ont eu la chance d'être crus et obéis massivement et c'est ce qui a causé leur perte. Nous trouvons, à juste titre, que les expériences des savants atomistes et des explorateurs de l'espace coûtent un prix faramineux. Pourtant, ces dépenses ne sont rien en regard des ressources colossales que les banques, les grandes entreprises, les gouvernements et les institutions internationales (comme la banque mondiale, le fonds monétaire international et les Nations Unies) ont consacrées, sans que l'on sache pourquoi, à l'expérimentation de la théorie macroéconomique. Jamais aucune science, ou prétendue science, n'a bénéficié de tant de largesse. Jamais non plus une expérience n'a laissé, dans son sillage, tant de ruines, de surprises désagréables, d'espoirs anéantis et de confusions, à tel point que l'on peut sérieusement se demander si les dégâts sont réparables; s'ils le sont, ce n'est sûrement pas avec les mêmes recettes.» 

En somme, notre idée à Solidarité rurale c'est qu'il faut imaginer notre monde autrement. Le monde rural d'aujourd'hui étant tout autant tributaire de ses ressources que des qualités de son mode de vie, seule une révision en profondeur de la manière d'exploiter ces ressources  entraînera des succès. Je vous donne un seul exemple: au Québec, l'observation de la nature embauche autant que les papetières. Cela étant, la protection de la forêt est désormais un enjeu pour les bénéfices des papetières comme des commerçants de la nature.  

A partir de nos travaux sur la nouvelle économie rurale, sur les micro-entreprises, sur l'organisation politique et économique des villages, je dis que la nouvelle économie rurale et ses entreprises - cela inclut l'agriculture et l'agro-alimentaire - seront simultanément créatrices et innovantes; flexibles et polyvalentes; écologiques, maillées et enracinées; et surtout participatives. L'avenir du monde rural est tributaire de notre capacité collective et individuelle à redéfinir son sens tout autant que son économie. Sans la prospérité, les milieux ruraux sont condamnés. «Modifier le regard: c'est ça, notre grand ouvre», affirme, Amélie Nothomb. Et ça c'est hautement culturel. Les artistes sont plus capables d'invention et de création que les technocrates!
 
Selon le professeur en sciences économiques Bernard Pecqueur, un Français, «le développement local est la seule façon de s'adapter au global (.) si on oppose à la grande production la spécificité, on aura du développement local». Il va même jusqu'à dire que «l'un des moyens à la disposition des pouvoirs publics pour encourager le développement local est (..) d'investir dans la construction des territoires, la protection des paysages, des ressources naturelles. Le territoire devient une valeur. C'est toute la différence entre valoriser un territoire, forcément unique, ou valoriser une main d'ouvre, une ressource, un secteur, que l'on pourra toujours trouver ailleurs et à meilleur prix.»

Je suis assez vieux pour faire des prédictions: le marché des produits de masse appartient désormais aux pays du tiers monde avec la Chine, l'Inde, le Brésil et l'Argentine. Mais à Québec et à Ottawa, on n'a pas encore compris cela! 

Je me permet ici d'ouvrir une parenthèse , plus tôt ce printemps, j'ai lu dans La Presse que la valeur de la production horticole canadienne atteindra d'ici trois ou quatre ans celle du blé. Je vous mets au défi de trouver des programmes gouvernementaux de recherche ou de crédit adaptés à cette réalité. Toute l'organisation agricole canadienne d'Ottawa à Genève travaille en faveur du blé.  Les machines, surtout bureaucratiques, sont lentes à s'adapter. C'est à la fois une occasion pour nous et un défi pour nos élus. Pour nous, les ruraux, car elles nous ignorent et se faisant nous avons le temps de développer nos manières de faire, notre milieu.  À preuve, l'horticulture ne s'est pas faite en ville..   

En somme, j'aurais voulu vous convaincre que la bonne question est pourquoi et comment le monde a changé et changera. Les choses bougent, les idées aussi mais pour l'instant les institutions nous paralysent. Je le répète la bureaucratie ne règle rien, c'est la participation des citoyens qui amène le changement et la Politique nationale de la ruralité que Solidarité rurale endosse entièrement en est un bel exemple. Au moment de la période de questions, si vous le voulez, je vous parlerai de la PNR, et de mon village, Saint-Camille, où les citoyens ont pris les choses en main. 

Pour nous, et c'est là notre paradigme, le monde rural est condamné à l'innovation politique, comme économique, car il doit devenir autre. Un autre aspect, au défi rural, est celui de redonner un sens, une vie et un contenu aux collectivités naturelles que sont les villages, les villes et les régions. Il faut créer un sentiment d'appartenance ou miser sur le sentiment d'appartenance pour stimuler la prise de responsabilité et la volonté d'assurer une stabilité à nos milieux de vie.

Au 21e siècle, dans les pays riches, industrialisés et hautement urbanisés, le monde rural n'a plus son rôle traditionnel de pourvoyeur de villes. En fait, nos sociétés sont comme un couple qui cherche à redéfinir la façon de vivre ensemble, d'une femme et d'un homme quand elle n'est plus la femme au foyer et que lui n'est plus l'unique bailleur de fonds. À l'instar des rapports hommes/femmes, c'est un enjeu de société extrêmement complexe car, par certain de ses aspects, il questionne la vie économique alors que sous d'autres aspects, il questionne la vie sociale ou culturelle.

C'est donc qu'il faut faire autrement et en voici un exemple. Dans la vaste sphère de la culture Solidarité rurale du Québec a travaillé les terroirs et leur production. On ne peut pas combattre la mondialisation. Elle nous est imposée, mais on peut l'humaniser et les produits de terroir sont un de ces moyens. Ils symbolisent une identité unique et un caractère authentique. Ils relèvent des savoir-faire traditionnels, de l'art de fabriquer, des secrets de métier et reflètent la spécificité des territoires ruraux. 

Les produits de terroir sont multiplicateurs de richesse: richesse sociale, gastronomique, culturelle, écologique, économique et pourraient constituer une des voies d'avenir de l'agriculture québécoise. Ils fournissent un outil de valorisation et de dynamisation des zones rurales. Ils sont une source d'identité culturelle qui apporte de la diversité au village. Ils servent à la fois au développement rural, économique et social, car ils personnalisent, démarquent et différencient la production régionale de la production de masse standardisée et mondialisée. Ils expriment des forces créatrices, une diversité à promouvoir; ils sont un miroir, une fenêtre sur la manière de vivre des ruraux.

Je le dis et le répète souvent, les québécois sont ingénieux, innovateurs et quand ils osent, les résultats peuvent être surprenant, voire renversant. Aujourd'hui, les produits de terroir sont un bel exemple de l'ingéniosité des québécois, ils sont multiples et fort intéressants.

Et le terroir n'est pas qu'alimentaire. Il n'y a qu'à penser au papier St-Gilles, au lin du Portneuf, à la vannerie de l'Île d'Orléans, aux chaloupes Verchères, aux produits naturels de La clé des champs à Val-David.

Mais pour que ces excellents produits se retrouvent sur les marchés de Toronto, Boston, Lyon ou Tokyo, il faudra un soutien de la part de l'État et aussi une ouverture pour appuyer les producteurs dans le respect de leur type de production avec tout ce que cela comporte de souplesse et d'adaptation. Toute une différence avec les règles des productions de masse.

Nous croyons que les produits du terroir sont autant un bien culturel qu'économique. Ils sont l'envers de la banalité, de l'anodin, de l'ordinaire, du produit de masse. Ils sont rentables pour les artisans en plus de l'être pour les communautés rurales, car ils exploitent des ressources locales. Recherchés à la ville et produits à la campagne, ils sont un point d'équilibre, un lieu de rencontre convivial entre le rat des villes et le rat des champs. En somme, les produits du terroir sont une union savante entre nature et culture, essentielle à la vie contemporaine, car elle témoigne de la façon dont les hommes et les femmes ont vécu.

Cet état de fait étant convenu, ce qui a changé avec la globalisation de l'économie et la mondialisation des échanges est la définition même du monde rural, désormais centrée sur sa nature plutôt que sur son rôle. Donc, au moment où nos communautés se mobilisent autour de leur caractère, de leur mode de vie distinctif, plus que jamais les énergies des leaders doivent être investies dans la conception et le développement d'un modèle social, politique, économique et culturel rural. Car, rien n'assurera plus la pérennité de notre mode de vie et de nos villages que la prospérité de chacun de ses membres.

Nous sommes condamnés à imaginer, à inventer ce que nous voulons être, à innover dans nos façons de faire et à en saisir les autorités politiques. Parce que le monde rural est un enjeu politique de taille, puisqu'il concerne notamment l'occupation du territoire, la protection et la mise en valeur des ressources naturelles si importante pour l'économie canadienne, il est raisonnable que les gouvernements locaux, régionaux ou nationaux se donnent des politiques dont les ruraux useront comme d'un tremplin pour construire un monde rural moderne, contemporain, adapté aux besoins des hommes et des femmes qui préfèrent vivre dans des communautés de petites tailles.

Et il faut partager cette vision et ce savoir-faire. Je ne le redirai jamais assez, les québécois sont des gens bourrés de talents, ingénieux et débrouillards, mais ils ne pensent pas toujours à parler de leurs trouvailles et de leurs projets. Comme il nous arrive d'en entendre parler, à Solidarité rurale nous avons décidé de les faire connaître. A la fois parce qu'il est intéressant de savoir ce qui se fait un peu partout au Québec et qu'il est important de partager ces expériences, mais surtout parce qu'il s'agit là d'une façon de contribuer au développement des communautés rurales.

Ainsi, à SRQ depuis de nombreuses années, nous faisons une espèce d'inventaire de ces bons coups qu'on appelle Pages vertes ou Innovations. Pour nous, c'est aussi une façon de témoigner de la préoccupation des habitants du monde rural de se construire des communautés solides et durables, qui se démarquent des grandes villes et qui, pour y arriver ont trouvé des moyens originaux de ne pas rentrer dans le moule.

Ces projets, conçus pour et par des ruraux ont donc l'avantage de répondre réellement à leurs besoins et de se faire à l'échelle humaine. Comme on ne peut pas combattre la mondialisation, on peut l'humaniser et ces projets en sont le plus beau moyen. 

Ces Pages vertes sont donc à la fois un répertoire descriptif des initiatives de développement et un outil de visibilité qui cherche à faire partager l'expérience des communautés locales. Ce répertoire se veut une autre façon de mettre l'épaule à la roue du développement durable des villages québécois.

Il faut savoir que ces initiatives qui donnent lieu au développement local sont des modèles qui tiennent compte de toutes les dimensions de la vie en société, qu'elles sociale, culturelle et environnementale, et qui forment un milieu de vie complet et dynamique. Une des particularités du développement local réside dans l'importance qu'il accorde au caractère humain et à l'épanouissement des collectivités, qui sont non seulement placées au centre des priorités de développement, mais qui sont considérées comme moteurs du développement et forces de changement.

Les initiatives sont autant d'illustrations d'un processus de décentralisation, et expriment toutes, à divers degrés, cette liberté d'agir afin de modeler l'univers d'une communauté selon les besoins qu'elle exprime. Ces initiatives sont le fruit du dynamisme local où l'identité culturelle et le sentiment d'appartenance sont à la base de la vitalité et de la solidarité. Car l'avenir d'une collectivité est l'affaire de tous.
 
De plus, le développement local mise sur la maîtrise collective des éléments sociaux, économiques, technologiques et environnementaux pour trouver des solutions à long terme: ce qu'on appelle le développement durable. Un élément essentiel à la survie du monde rural.

Quant à évaluer la réussite des projets, cela demeure une question de nuances et d'interprétation. En effet, avec la mondialisation et le contexte de production rapide dans lequel nous baignons, qui sollicite des résultats tout aussi immédiats, nous sommes plutôt tenté de choisir des solutions à courte vue. La viabilité d'une entreprise n'est pas une seule question de taille et de revenus nets, il questionne la vie économique alors que sous d'autres aspects, il questionne la vie sociale ou culturelle.

Pourtant, le développement rural durable découle le plus souvent de l'application de solutions simples et d'une utilisation différente de ce qui existe déjà avec, en plus, l'action citoyenne et beaucoup de bonne volonté de la part des acteurs concernés. A l'inverse des tendances actuelles de production uniforme, rapide et de masse, une bonne partie des initiatives s'appuient sur des facteurs telle la coopération, l'équilibre entre la nature et l'humain, la diversification et l'expression des spécificités rurales propres à leur communauté.

L'innovation se situe dans la façon de produire autrement. Cette observation est importante puisque c'est à ce niveau que le système de production dominant est remis en cause.
 
En parlant de développement durable, je ne puis passer sous silence l'état de l'agriculture. J'aimerais rappeler ici que je suis le président de Solidarité rurale du Québec depuis maintenant 15 ans et que les questions agricoles sont UN volet de ma réflexion et de mon action en matière de développement rural. Mais ma longue expérience, le fait que je sois toujours propriétaire de ma terre et mon engagement dans le développement d'une coopérative de production agricole me disent que rien ne va plus dans le vaste monde de l'agriculture. 

Le monde rural a changé depuis le contrat social des années 1970, fondé sur l'autosuffisance alimentaire et le contrat d'affaires des années 1990, axé sur la conquête des marchés. Ainsi, dans les années 1970, on s'est collectivement donné une politique agricole basée sur l'autosuffisance. Autrement dit, il était légitime et souhaitable de se donner les moyens d'atteindre l'autosuffisance alimentaire. 

Ce modèle a tenu la route pendant une vingtaine d'années. Au milieu des années 1990, les acteurs socio-économiques du secteur agroalimentaire se sont donné d'autres objectifs de production et ont fait naître la filière agroalimentaire. On venait donc de passer du contrat social au contrat d'affaires! Je ne suis pas sûr que tout le monde en a mesuré les conséquences sur le coup.  

À partir de là, l'État a commencé à juger l'agriculture sur sa capacité, non seulement à fournir des denrées à un prix raisonnable et en quantité suffisante, mais de plus en plus sur l'atteinte d'objectifs en termes d'exportations, d'investissements, sans s'occuper des conséquences, ni de l'impact pour l'environnement.

Tous ceux qui ne s'inscrivaient pas dans cette logique étaient d'une certaine façon disqualifiés. Ce fut le cas des petites fermes, et cette tendance touche désormais les entreprises de 100 000 $ à 250 000 $, et dans les productions les plus intensives, le nombre d'entreprises de moins d'un demi million $ diminue. C'est ainsi que le grand clivage a commencé, sournoisement au début puis de façon plus marquée au fil des ans. 

Cette approche axée sur «le produire pour produire, plutôt que sur le produire pour nourrir» a créé une importante pression sur l'environnement, spécialement les cours d'eau, sur la cohabitation, elle a modifié les paysages et a eu un impact néfaste sur certains villages. 

En 20 ans, ce modèle a fait disparaître deux fermes par jour et créé un fossé immense entre le producteur et le consommateur, sans parler de l'endettement qui étouffe les agriculteurs et décourage la relève. L'agriculture s'est radicalement transformée, la petite entreprise familiale a disparut, avec elle la production diversifiée. En deux décennies, le Québec a perdu le tiers de ses fermes. Le modèle du « produire pour produire » a réduit l'agriculture à sa seule fonction marchande. Face à la mondialisation, à la montée des pays asiatiques les défis pour les milieux ruraux et de l'agriculture sont sans précédent. Mais à ce chapitre nous ne nous sommes jamais posé la question, sommes nous de taille à affronter les grands producteurs, comme.  

On ne le répètera jamais assez, seulement 6,8 % de la population rurale vit de l'agriculture. Ça en laisse plus de 93 % qui font autre chose. Pendant que les fermes disparaissent et le nombre d'agriculteurs diminuent, les ruraux et néo-ruraux occupent le territoire ou tentent de le faire par toutes sortes d'activités qui sont rien de moins que la planche de salut de la ruralité, mais personne ne semble vouloir les prendre au sérieux. Le contrat social citoyen/agriculteur/État qui existait a été malmené par le contrat d'affaires, la fameuse conquête des marchés. Au fil des mesures, des programmes, des réglementations et des normes, on a perdu la finalité. Il ne faut pas que la bureaucratie réaménage, adapte les programmes actuels pour les mettre à la sauce du développement durable en nous faisant croire que les difficultés sont passagères.

L'enjeu est bien plus important, l'agriculture est à la croisée des chemins. Il faut revenir aux fondements du contrat social et se demander quelle est la mission de l'agriculture? Car la question à se poser est de savoir où sera le Québec agricole et rural dans deux ans, si rien n'est fait. Aujourd'hui quand on parle agriculture, la première question à se poser est produit-on pour se nourrir ou pour produire? 

Au-delà de la production de denrées alimentaires  l'agriculture doit s'insérer dans un modèle rural, multifonctionnel, qui tient compte de l'occupation du territoire, des paysages, du tourisme, de la conservation du patrimoine et des autres activités humaines, un modèle qui mise aussi sur la valeur ajoutée et les nouveaux créneaux pour permettre aux artisans de se distinguer sur les marchés locaux comme mondiaux. Parce qu'il faut aussi faire une place aux nouvelles productions, souvent artisanales, qui misent sur la valeur ajoutée : produits du terroir, offre touristique, activités culturelles, sportives, récréatives, conservation et mise en valeur de la nature, des paysages, tout cela fait maintenant partie à part entière du monde rural et ces initiatives doivent pouvoir se développer en complémentarité avec l'agriculture.   

L'agriculture a modelé le territoire et continuera de le faire, elle doit contribuer à l'occupation du territoire comme un partenaire à part entière, mais plus comme l'unique occupante des lieux. L'agriculture qui est souhaitée par de plus en plus de monde, y compris de jeunes agriculteurs et j'en connais quelques-uns, est à visage humain, elle participe à l'occupation du territoire, tout en tenant compte des multiples rôles et des autres activités qui s'y déroulent.
 
Il est donc urgent de rebâtir la cohabitation dans les milieux ruraux, de sortir l'agriculture du cul-de-sac dans lequel elle se retrouve afin qu'elle redevienne la locomotive du développement rural. Pour ce faire, il faut tenir compte des enjeux internationaux, saisir les opportunités d'une économie nouvelle et s'inscrire résolument dans une occupation durable de nos territoires.
 
Et puis, pour terminer, il ne saurait être question de développement durable sans parler de protection de l'environnement. Ici encore, il faut regarder les choses d'un autre point de vue. Que veut-on vraiment et penser autrement? C'est une question de gros bon sens, il faut regarder du côté de la multi-fonctionnalité et de la diversité plutôt qu'en terme de compétitivité, de production et de mondialisation. La véritable question à se poser est comment peut-on continuer de produire en protégeant l'environnement? 

Ici encore, il ne faut pas laisser aller les choses. A quoi ça sert les belles ententes si d'un côté on affirme qu'il ne faut plus polluer mais que d'un autre on envoie le message qu'on peut continuer de le faire si on achète des crédits. Ça paraît bien, mais voilà un bel exemple de ce que je disais plus tôt alors qu'on constate que les discours, comme les mesures gouvernementales ou les organisations, sont dépassés, mais restent en place en raison de l'inertie des dirigeants à les adapter. C'est ce qui fait qu'on dit vouloir changer les choses sans les changer véritablement.

Sur ce, j'attends vos questions et commentaires.