Montréal. Notes pour la conférence de Jacques Proulx lors de l’Opération Grande séduction rurale

18 Avril 2007

Salutations d'usage,

Dimanche, comme beaucoup de Québécois, j'ai regardé Tout le monde en parle. Les premières invitées étaient mesdames Frulla et Beaudoin qui bavardaient avec les animateurs de leur récent livre et bien sûr, de politique. Elles ont toutes les deux parlé de leur dernière défaite électorale. Chacune y est allée de son explication. Celle de madame Beaudoin a retenu mon attention. Elle disait candidement avoir perdu à cause des fusions municipales forcées initiées par le gouvernement de monsieur Bouchard. Elle a alors dit qu'en dehors de Québec et de Montréal, ces fusions étaient des erreurs et elle a fait le lien avec les dernières élections provinciales en disant que la population ne voulait plus de ces gouvernements qui décident d'en haut sans écouter la population.

Pour une fois, et croyez-moi c'est rarissime!, j'étais d'accord avec madame Beaudoin. Tant sur l'erreur des fusions que sur le sens du vote du 26 mars. Et j'ajouterais à son propos que les décisions du haut vers le bas, sans souci réel des aspirations des citoyens, ne sont pas tant le fruit du travail des élus, du Parlement, que de l'appareil d'État. Vous et moi savons que l'État est responsable des cadres réglementaires alors que le Parlement vote les lois. L'usure des citoyens à l'endroit de ce qu'ils nomment la politique tient beaucoup à la lassitude, voire l'exaspération, qui est la leur face à la bureaucratie, ce rouleau compresseur des aspirations des peuples. Et pour comprendre le monde rural québécois, canadien, occidental, il faut analyser l'état de centralisation des États modernes et leurs protagonistes, les fonctionnaires. J'y reviendrai un peu plus tard dans ma conférence. D'ailleurs, je vais tenter d'être bref de façon à permettre un échange entre nous. Alors, si je déraille, j'espère que vous me remettrez sur la bonne voie avec vos interventions ou vos questions. Et si nous devions ne pas avoir l'occasion de discuter, il nous resterait toujours le corridor!

L'opération d'aujourd'hui, sous l'égide de l'équipe rurale du Québec, vise tout d'abord « à favoriser l'émergence d'une grande complicité entre les ministères fédéraux pour répondre aux défis spécifiques des milieux ruraux québécois ». Bref, « une occasion sans précédent, précise le dépliant d'inscription, pour renforcer l'action horizontale du gouvernement du Canada en matière de ruralité ». Eurêka!! Après une quinzaine d'années de travail et de mobilisation des forces vives agissantes au sein du monde rural, notre coalition obtient du fédéral que l'on essaie de penser et d'agir de façon horizontale. Il en aura fallu du temps juste pour réfléchir à la possibilité de penser faire les choses autrement. Et malgré que j'y reviendrai un peu plus loin, déjà je vous le dis, le seul véritable enjeu pour le monde rural est de faire les choses autrement car, à l'heure de la mondialisation et de la globalisation, la ruralité n'est-elle pas un anachronisme?

Alors, quoique les organisateurs me demandent de vous parler d'avenir de la seconde Politique nationale de la ruralité ayant cours au Québec, de la lunette rurale, des initiatives de développement menées par les communautés, j'userai de cette intervention pour vous parler de ce qu'est le monde rural et de comment je le vois. Je vous parlerai donc du monde rural sous l'angle d'un citoyen qui ne peut pas se passer de son village, de sa communauté. J'ai autant besoin de mon village que les grands du blues ont besoin de la Nouvelle-Orléans. Je suis un rural comme d'autres sont des urbains. Je suis un rural comme d'autres, ailleurs, sont des nomades. Je ne sais pas vivre autrement.

J'ai 68 ans. Je suis fils de cultivateur. Je n'ai jamais rien fait d'autre que de faire fructifier le bien paternel hérité de génération en génération. Mais je suis également né dans une famille « très citoyenne » où l'implication sociale et politique était encouragée et la lecture d'au moins un quotidien une obligation. Alors, de fil en aiguille, je me suis impliqué dans le syndicalisme agricole jusqu'à la présidence générale de l'UPA. Et durant mon mandat de 12 ans, j'ai confronté trois grands dossiers : la mondialisation des échanges commerciaux et la signature de deux ententes qui allaient changer la face du monde, soit celle du libre-échange et de l'OMC, la question environnementale et celle de la ruralité. Aujourd'hui, je crois que la question rurale inclut les deux autres. Je m'en expliquerai un peu plus tard.

Avec la reconduction de la Politique nationale de la ruralité annoncée en décembre par le premier ministre du Québec, le monde rural québécois a quelques chances de s'occuper de son destin. Tout n'est pas rose, mais je crois que l'on pourrait dire que doucement nous sommes, comme société, à définir un monde rural moderne, contemporain, appuyé sur sa seule spécificité : son mode de vie. Et j'ajoute que cette notion de mode de vie rural est toute nouvelle pour le Canada. En matière de ruralité, le Québec est une société distincte et pourrait même faire la barbe à plusieurs pays européens. Comprendre le monde rural sans en référer à ses modes de production, c'est ce que nous faisons au Québec depuis les États généraux du monde rural tenus en 1991, c'est une idée novatrice et quasi ignorée du reste du Canada. Je m'explique.

Solidarité rurale du Québec, en plus de promouvoir le mode de vie rural, considère une idée moderne : celle du nomadisme comme en parle le philosophe et écrivain Jacques Attali. Ce nomadisme contemporain, actuel, occidental, serait le fait que nous aurons plusieurs lieux de vie, de résidence, au même titre que nous avons désormais plusieurs emplois. Nous aurons plusieurs adresses qui correspondront chacune à des temps de vie. En fait, le premier motif pour déménager est l'allongement de la durée de vie. On vit vieux, faut bien faire quelque chose de toutes ces années gagnées sur la mort. Cela dit, il y aura toujours des urbains irréductibles et d'éternels ruraux comme moi. Mais il y aura aussi du mouvement, des allées et des venues, des départs puis des retours. Ce nomadisme est aussi alimenté par l'échec des grandes villes en termes de qualité de vie. C'était vrai au 19e siècle. Cela se nommait le gentleman-farmer. Et cela est encore vrai. Aujourd'hui encore la ville agit, comme des vases communicants, en réservoir de population des villages. Même que sous les effets multiples de la globalisation, on immigre et on migre. Et n'en déplaise aux faux modernistes, l'observation fine des flux migratoires permet de mesurer le réel pouvoir d'attraction des villages. D'ailleurs, le succès de foule d'un événement bien québécois comme la Foire des villages est probant.

Comprenons-nous bien, au 21e siècle, dans les pays riches, industrialisés et hautement urbanisés, le monde rural n'est plus nécessaire puisqu'il n'a plus son rôle traditionnel de pourvoyeur des villes. Ce seul état de fait constitue un enjeu de société extrêmement complexe, car, par certains de ses aspects, il questionne la vie économique alors que sous d'autres aspects, il questionne la vie sociale ou culturelle. C'est un enjeu fascinant, car il n'est soluble que dans la mesure où collectivement et individuellement nous accepterons de réinventer le sens du monde rural et de sa relation à l'autre : le monde urbain. C'est un enjeu moderne, car pour la première fois dans l'histoire de l'humanité et pour un nombre limité de sociétés, les campagnes ne servent plus à nourrir les villes. À preuve, on pourrait facilement imaginer que le Canada ne produit plus aucun aliment et les différents commerces et industries d'alimentation regorgeraient des mêmes produits. À noter qu'il en va de même pour les minéraux ou le pétrole. L'exploitation ou non de la forêt au bout de la péninsule gaspésienne ne change rien à la capacité des usines forestières installées au Québec ou ailleurs au Canada de s'approvisionner.

Cet état de fait étant convenu, ce qui a changé avec la globalisation de l'économie et la mondialisation des échanges de tous types est la définition même du monde rural, désormais centrée sur sa nature plutôt que sur son rôle. Donc, au moment où nos communautés se mobilisent autour de leur caractère, de leur mode de vie distinctif, plus que jamais les énergies des leaders doivent être investies dans la conception et le développement d'un modèle social, politique, économique et culturel rural. Car rien n'assurera plus la pérennité de notre mode de vie et de nos villages que la prospérité de chacun de ses membres. Nous sommes condamnés à imaginer, à inventer ce que nous voulons être, à innover dans nos façons de faire et à en saisir les autorités politiques. Parce que le monde rural est aussi un enjeu politique de taille, puisqu'il concerne notamment l'occupation du territoire et la protection et la mise en valeur des ressources naturelles si importantes pour l'économie canadienne, il est raisonnable que les gouvernements locaux, régionaux ou nationaux se donnent des politiques dont les ruraux useront comme d'un tremplin pour construire un monde rural moderne, contemporain, adapté aux besoins des hommes et des femmes qui préfèrent vivre dans des communautés de petite taille. Quand je dis de petite taille, je ne désigne pas comme Jean Chrétien des municipalités de moins de 250 000 personnes. Je parle de villages avec quelques centaines d'habitants, des lieux comme en dessinent Frédéric Bach.

Je viens, en dix phrases, de définir le rôle du gouvernement et de l'État, s'ils devaient choisir de cultiver le monde rural canadien. Je le répète lentement : construire un tremplin, un ensemble de politiques, de programmes et de manières de faire, adaptés aux besoins des hommes et des femmes qui préfèrent vivre dans des communautés de petite taille.

Par exemple :

C'est travailler au soutien de la micro-entreprise de cinq employés et moins, pas de 100 ;

C'est sûrement, dans l'état actuel des choses, travailler au développement rural;

Dans les négociations commerciales internationales, c'est s'associer à l'Europe pour défendre les appellations d'origine et une vision territoriale de l'agriculture ;

C'est ouvrer à l'épanouissement du monde rural;

C'est avoir une vision contemporaine du monde rural et concevoir la forêt boréale comme étant aussi bien un lieu d'observation de la nature qui procure autant d'emplois à des Québécois que l'exploitation de la matière ligneuse ;

C'est revoir les règles d'achats de la publicité gouvernementale pour soutenir aussi et autant les médias locaux, communautaires ;

C'est aussi financer le développement rural, c'est veiller au maintien de services publics de proximité qui est, selon l'OCDE, la voie royale de la mutation des communautés données pour agonisantes en communautés rayonnantes.

Mais, toutes et chacune des actions dont je viens de parler sont plus difficiles à faire que de perpétuer ce qui ce fait maintenant. C'est plus simple pour l'État, et c'est dans la continuité, de faire gros, de voir gros, car il est un éléphant qui ignore les colonies de fourmis sous ses pieds. J'ajouterai même que ce qui nous ferait le plus de bien est que vous cessiez de croire que tous nos villages sont des grenouilles qui rêvent de devenir des boufs. On est petit et on aime cela!!!! Si je comprends et si j'accepte que le Musée des Civilisations soit situé à Ottawa, je méprise les gouvernements et leurs foutus programmes qui ne permettent pas à ma municipalité d'entretenir normalement les chemins, une nécessité de la vie rurale.

Parlant de cela, permettez un aparté. Le développement rural est de juridiction provinciale et comme la crainte d'un autre gouvernement souverainiste ne devrait plus stresser Ottawa, le dédoublement est plus qu'inacceptable. Le centralisme d'État pratiqué par Ottawa, notamment par le DEC et son bras financier que sont les SADC, est une hérésie. Tout comme le Canada, en finançant des regroupements régionaux touristiques comme le Québec maritime, noie la réalité rurale dans une soupe publicitaire qui soûlera les touristes sans pour autant les nourrir d'un vrai voyage au Québec. Et bien sûr que les autorités touristiques locales se plieront aux exigences et aux tendances de crainte de perdre les avantages d'une campagne publicitaire à l'étranger. Et je ne vous ai pas parlé de l'immigration qu'on ne sait pas décentraliser. Ce sera pour une prochaine occasion.

En somme, à chacune de mes interventions publiques au Québec, au Canada, dans le monde, j'essaie tellement de convaincre ceux et celles qui me font la grâce de m'écouter que la démocratie s'appuie sur un préalable : celui de l'engagement du citoyen dans la gestion de sa société. Le maternage, fut-il l'ouvre de l'aristocratie ou des parlements, handicape notre liberté individuelle et collective. En démocratie on est responsable du bien commun, on est responsable de s'occuper de nos affaires. Donc, et je choisis mon exemple, lorsque des ruraux demandent que la cohabitation considère leurs besoins d'air pur, de tranquillité voire de sécurité, ils s'occupent de leurs affaires au même titre que les agriculteurs qui défendent leur droit de produire.

On sait tellement peu de choses sur le monde rural québécois et contemporain que les agriculteurs croient et défendent que le monde rural est le leur. Or, au Québec (et c'est vrai partout en Occident) ils sont moins de 1 % de la population et seulement 6,8 % de la population rurale vit de l'agriculture. Si l'agriculture détermine toujours le paysage rural, elle est l'occupation d'une poignée de personnes qui prétendent à un droit d'usage au-delà des limites de leur droit de propriété. Actuellement, au Québec, l'ensemble des politiques et des programmes agricoles développés, améliorés, rénovés, revus de la naissance du ministère au 19e siècle à aujourd'hui, s'appuie sur la notion de sécurité alimentaire. En gros, on pourrait dire que l'État appuie l'agriculture et les agriculteurs en échange d'une garantie d'approvisionnement. Or, désormais, l'approvisionnement est planétaire et la sécurité alimentaire tient dans le pouvoir de payer. J'en veux pour preuve que les paysans du monde produisent assez pour nourrir le monde et pourtant on meurt de faim à la grandeur de la planète.

En somme, on cherche à saisir une réalité contemporaine avec des idées anciennes. Je vais prendre un autre exemple : la stabilisation des revenus agricoles. Une mesure jadis d'avant-garde et d'urgence qui aujourd'hui sert à affronter les abus du libre marché.

En 20 ans, le Québec a perdu le tiers de ses fermes, un fossé s'est creusé entre le producteur et le consommateur, l'endettement étouffe les agriculteurs et décourage la relève. Bref, le « produire pour produire » a limité l'agriculture à sa seule fonction marchande. À cela, il faut ajouter que l'intelligentsia agricole et agroalimentaire est incapable de revoir ses idées et ses analyses. À preuve, mon exemple est québécois mais je suis certain que la situation prévaut dans toutes les régions du Canada.

Prenons le dossier de la fermeture de l'abattoir de Vallée-Jonction. On nous parle du dollar canadien, des usines d'abattage de porcs américaines, des conditions de travail américaines, et tutti quanti, mais au jour d'aujourd'hui, le concurrent du Québec et du Canada pour ce qui est du porc, c'est la Chine!! Si les aliments que l'on mange font entre 2 500 km et 4 000 km pour atterrir dans notre assiette, ils ne doivent pas tous venir de la région de Washington. Les innocents qui ont modelé le développement de cet abattoir jusqu'à le conduire dans un cul-de-sac en acceptant, par exemple, de ne pas tenir compte de la fluctuation du dollar ou encore en signant des conventions de travail dites trop généreuses portent-ils une responsabilité? Et les agriculteurs, propriétaires de l'actionnaire majoritaire, la Coop fédérée qui laissent faire et dire n'importe quoi, ont donné leur confiance et leurs dollars à des incompétents? Et tous ensemble, de la production à la transformation, n'ont qu'une solution : l'intervention des gouvernements. Donc le recours aux payeurs de taxes. Alors, rien d'étonnant à ce que le fossé se creuse entre les consommateurs et la classe agricole.

C'est évidemment qu'il manque des idées et du leadership pour relancer l'agriculture canadienne. Celle d'hier ne pourra pas être celle de demain. L'agriculture de volume est désormais aux mains des pays émergents. Il nous faut nous inventer un autre modèle privilégiant simultanément les créneaux comme la production d'énergie, la production haut de gamme et le développement du territoire. Une agriculture de territoire fera suite à l'agriculture de masse.

Et la première et la plus difficile chose à changer ce sont les idées des hommes et des femmes qui décident de l'avenir agricole. Pour y arriver, il faudra ouvrir les lieux de discussion et associer les philosophes, les poètes, les géographes, les gourmands, les sociologues. Puis, il faudra aux élus la force de regarder l'avenir sans s'enfermer dans le passé. Et il faudra élire des élus forts, capables d'embrasser l'avenir et de restreindre le rôle et la place des technocrates et de leur fameuse bureaucratie.

Le déficit démocratique si caractéristique de nos sociétés occidentales résulte de notre laisser-faire et de l'appétit des faiseurs de normes et de règlements. Exiger de nos députés qu'ils dirigent est le minimum. Mais pour cela il nous faudra être vigilants et constants. Aussi vigilants que l'on peut être chialeux dans nos cuisines. Personnellement, je consacre des heures à lutter contre la bêtise de la machine parce que je ne veux jamais vivre dans un régime totalitaire où je ne serais plus un homme libre. Et la bureaucratie telle qu'elle est pratiquée chez nous est un totalitarisme aussi avilissant que l'intégrisme religieux.

Pour vivre aux villages selon notre mode de vie, il faudra d'abord des citoyens capables de se faire respecter. Tous les accommodements suivront. À défaut de quoi, les forces vives du marché poursuivront bêtement leur mouvement de concentration des hommes et des femmes dans les villes, des capitaux dans les mains de quelques multinationales, du savoir et des technologies dans quelques laboratoires. Et l'État, donc vous, suivrez le mouvement comme vous le faites depuis l'après-guerre.

En matière rurale comme en bien d'autres, la démocratie est la clé de voûte des peuples.

Merci! Et je suis plus que prêt à discuter et à répondre à vos questions d'autant que je sais que j'ai pu vous sembler dur mais je voulais lancer un vrai débat.