Montréal. Notes pour l’allocution de Jacques Proulx au Forum de l’UMQ sur la complémentarité rurale-urbaine

18 Octobre 2007

Salutations d'usage,

Parler de complémentarité rurale-urbaine serait un exercice creux sans définir d'emblée ce qu'on entend par urbain et par rural. Autrement, le discours de la complémentarité risque de souffrir des mêmes perceptions et des étiquettes réductrices. Car des perceptions envers le monde rural, il y en a des coriaces et des persistantes.

Le monde rural occupe 20% de la population qui est répartie sur 80% de notre territoire. Ce n'est plus la campagne des années 60 ou 70 qui nourrie encore l'imaginaire bucolique. Je suis toujours abasourdi de voir, même auprès des étudiants de géographie de nos universités, à quel point on associe le rural à l'agriculture. Si la confusion règne dans les temples de la connaissance, comment s'étonner que les citoyens et encore plus les politiciens demeurent imprégnés par cette image du monde rural d'antan.

L'agriculture est certes l'activité la plus visible sur le territoire, puisqu'elle se pratique toujours sur la terre. Mais parmi les ruraux d'aujourd'hui, ce n'est pas la moitié qui dépend de l'agriculture, ce n'est pas le quart, ni même le dixième! 6,4% des ruraux vivent de l'agriculture. Réduire le monde rural à l'agriculture c'est donc ignorer 95% de la population rurale, ce n'est pas rien. Dans le temps, il suffisait de programmes agricoles pour que nos gouvernements prétendent s'occuper du rural, la réalité a profondément changé depuis, même si dans les sphères de notre formidable bureaucratie on sème la même confusion.

Des préjugés il y en a aussi dans le spectre du mépris et de la condescendance. Qui de vous n'a pas remarqué la connotation qu'on associe à cette expression «maire de village». Comme si le gigantisme et la grosseur étaient des garanties ou des pré-requis pour des pratiques démocratiques. Je m'insurge contre ce mépris parce qu'il ne s'adresse pas qu'à celui qui porte la fonction d'élu, mais parce qu'il est inconsciemment dirigé vers tous ces citoyens qui ont choisi de vivre dans des communautés rurales. Loin de moi l'idée d'établir une échelle de vertu entre le rural et l'urbain, mais franchement, je conseillerai à ceux qui nous accablent de ces préjugés injustes de regarder dans leur cour, pas plus loin que Saint-Constant ou Outremont! Le défi de la démocratisation de nos institutions s'adresse tant à la ville qu'au village en passant par les collectivités territoriales, et ce sont les jeunes et moins jeunes qui apportent un air de fraicheur et de vigilance en prenant leur place dans l'espace public qui changeront pour le mieux nos territoires et non le discours suffisant et hautain qui généralise pour mieux réduire.

La ruralité et l'urbanité ne sont pas deux phases successives de la modernité. Le rural n'est pas une survivance, ni un mode de vie en sursis. Quand nos médias font converger leurs projecteurs sur nos communautés, c'est souvent pour parler de la crise de la forêt ou de l'agriculture, du bordel de l'éolien, de fermeture de l'usine ou de l'école, du bureau de poste ou de la caisse. Non le monde rural n'est pas un désert dévasté par la mondialisation. Il est en pleine transformation, faite de réussites, de tour de force et parfois de miracles, mais seuls les échecs et les écueils retentissent.

L'urbanisation à outrance ne peut prétendre être la seule voie pour le progrès et la prospérité. Pour preuve, les pays scandinaves, l'Irlande, l'Autriche et bien d'autres pays de l'OCDE, ont su garder une part importante de leur population en milieu rural, proportion qui atteint dans certains cas 40%, soit le double du Québec. Ces pays sont tous de la taille du Québec et ils ont un niveau de développement équivalent ou supérieur. De surcroît, aucun de ces pays ne connait la concentration métropolitaine qu'on connaît au Québec avec la moitié de notre population concentrée dans et autour de Montréal. Le caractère plus rural de ces pays, l'urbanisation qui a pris la forme d'un réseau de petites et moyennes villes, n'empêchent pas ces pays de s'illustrer. Comment se fait-il que nos élites nous servent ces raccourcis ?

Nos médias convergents ont plus de place pour nous distraire en gonflant un fait divers à Hérouxville. Il faut croire que le délire a meilleure presse et qu'il est plus facile à couvrir que les efforts et les initiatives d'accueil et d'intégration qui s'inscrivent un peu partout sur le territoire et qu'il faut documenter. Je vous annonce que le monde rural est aussi complexe et diversifié que peut l'être le monde urbain.

Sans dépasser ces préjugés et ces perceptions, qui dépeignent un monde rural en survivance alors qu'il bouillonne, un monde monolithique alors qu'il est pluriel, un monde figé alors qu'il est en transformation, sans passer outre ces perceptions, on ne saurait parler de contribution du rural à notre société ni de sa complémentarité avec l'urbanité.

À l'heure de la mondialisation, de la concurrence globale et de l'économie du savoir, il semble que le monde rural n'aurait plus place. Il serait même devenu un fardeau lourd à porter pour notre société. Pour nous convaincre, ces prédicateurs qui dominent toutes les tribunes nous rappellent le fiasco de la Gaspésia, ou encore la crise forestière. Je ne suis pas un économiste, mais je veux juste leur rappeler que ces échecs bien réels sont ceux d'un modèle de développement dépassé, pensé d'en haut. C'est la faillite d'un modèle qui ne peut plus prétendre incarner l'avenir de nos régions. Les communautés rurales ne peuvent plus se fier sur la concentration, les consolidations et cette fuite en avant qui refuse de remettre en cause les fondements d'un système qui a fait son temps. Un nouveau monde est devant nous, un nouveau millénaire, et le monde rural possède les ressources pour rebondir si on accompagne ses communautés qui prennent en charge leur propre développement. Ce n'est pas en les enfermant dans des politiques centralisées mur à mur qu'elles seront encouragées à prendre leurs responsabilités.

Le monde rural restera toujours cette pépinière de leaders qu'il est et un terreau fertile pour l'innovation et la créativité. On oublie souvent que les fers de lance comme Bombardier, comme le Cirque du Soleil, comme Cascades, et comme bien d'autres, ne sont pas des créations métropolitaines. Le géant de l'aéronautique a vu le jour dans un village de moins de 2000 habitants en l'Estrie, le Cirque du Soleil a émergé dans les rues de Baie St-Paul et la compagnie des frères Lemire est toujours établie à Kingsey Falls.

On ne saurait faire le tour de la ruralité du XXIe siècle sans parler des flux migratoires qui la façonnent durablement. Bien sûr, le départ des jeunes continue de vider nos territoires de leur sève la plus riche. À Solidarité rurale du Québec, nous n'avons jamais considéré le départ des jeunes comme étant négatif; le fait que nos jeunes des villes comme des campagnes voyagent, découvrent la planète, c'est même un enrichissement. Leur départ devient problématique lorsqu'ils ne reviennent pas ou peu.

Il y a un mouvement dont on parle moins, celui des urbains qui s'installent en milieu rural. Dans la plupart des pays occidentaux, en Europe comme aux Etats-Unis, le solde migratoire s'est inversé pour devenir positif pour le rural. Cette tendance est bien présente au Québec et de plus en plus de migrants choisissent des communautés rurales pour s'y établir. Sans considérer cette nouvelle réalité on ne saurait saisir les transformations en cours dans nos milieux. Les migrants arrivent avec leur famille et enfants, avec leurs rêves, avec leurs compétences et avec des préférences. Le défi pour nos milieux est de mobiliser cette énergie, de créer un espace pour l'expression et pour la cohabitation. Dans le monde de la fibre optique et des nouvelles technologies, de la recherche d'une qualité de vie, de la quête d'un autre rythme, de nouvelles solidarités, et d'autres valeurs que le consumérisme dominant, le monde rural répond et s'enrichie de ces aspirations.

Parce que la ruralité ce n'est pas qu'un espace, c'est un synonyme de mode de vie différent, un rapport à l'espace qui est différent, un rapport au temps qui est différent et un rapport à l'autre qui l'est tout autant.

Et cette différence du rural est fondamentale quand on parle de complémentarité. Car vous le savez autant que moi, l'urbanisation est rampante tant sur les espaces partout sur la planète que dans les esprits. Ce n'est pas dans l'uniformisation et dans l'imitation que le rural et l'urbain seront complémentaires. Ils le seront tant et aussi longtemps qu'ils préservent chacun leur spécificité et leurs richesses. Et cette différence doit dépasser la seule prise de conscience des apports de la ruralité à l'ensemble de la société sur les plans culturel, social, économique et environnemental. Elle doit aussi amener à poser sur le monde rural et ses communautés un regard débarrassé des réflexes dominants et des raccourcis. Considérer qu'il peut exister d'autres solutions que la concentration, d'autres voies que l'économie d'échelle. Un seul centre pour personnes âgées sur un vaste territoire peut paraître économique sur les colonnes des gestionnaires. Mais c'est d'abord moins humain que des maisons de plus petite taille dans les communautés où nos vieux bénéficient de la proximité de leurs proches, de la solidarité, des visites et des activités dans leur propre communauté. Si on comptabilisait ces apports et leurs économies, la rentabilité de nos comptables s'avérerait un leurre.

J'imagine certains dire que ca ne peut être le cas pour tous les services. Je veux bien, mais on ne saurait dicter que le monde se prenne en charge. Comment se fait-il que des communautés de 2 000 habitants perdent leur caisse populaire alors que des villages de 400 ou 500 habitants ont pu la garder. Ce n'est pas toujours une question de grosseur, c'est surtout une affaire de prise en charge, de participation et d'implication des citoyens dans les leviers locaux. Je peux bien en témoigner, dans mon village St-Camille, notre caisse n'a ni fermé ni fusionné, ça ne l'a pas empêchée d'être parmi les plus performantes de sa catégorie. St-Camille c'est 460 âmes en passant.

Évidemment la desserte de services doit être pensée plus globalement. Chez nous, on sait bien qu'on a besoin de certains services à Danville ou à Asbestos, et pour nous soigner à l'hôpital ou pour des services spécialisés on se rend à Sherbrooke. On est aussi heureux et fiers de voir une bibliothèque nationale s'ériger sur le plateau à Montréal. Mais qu'on nous reconnaisse le droit de trouver des formules adaptées à nos réalités, un comptoir de bibliothèque au siège de la municipalité, une école qui bénéficie à toute la communauté, une maison de personnes âgées, un service de transport collectif multiforme. Voir autrement et laisser les milieux ruraux innover et imaginer des façons de faire plutôt que les priver parce qu'ils ne répondent pas à des normes et à des seuils pensés en fonction de la ville.

Reconnaître la capacité des communautés à trouver des formules adaptées à leur réalité c'est respecter leur autonomie et respecter un des principes fondamentaux de tout développement durable, la subsidiarité qui appelle, tant dans la livraison des services que dans la prise de décision, à commencer par le bas, à l'échelon le plus proche du citoyen avant d'envisager de monter plus haut.

Aller plus haut, c'est justement faire appel aux complémentarités. Bien sûr que cela peut passer par des ententes entre deux municipalités, mais si c'était la seule solution on ne tiendrait pas des forums comme celui d'aujourd'hui. Évidemment, il faut encourager que des liens et des échanges s'établissent entre les municipalités mais la question des services, des équipements et tout le jargon que vous connaissez mieux que moi ne saurait être soluble que dans cette logique. La rivalité, la course à l'influence et la loi du plus fort finissent par étouffer ce chemin, et de toute évidence cela ne repose que sur la ponctualité et sur les alliances à court terme alors que c'est de vision et de long terme dont on a tous besoin.

D'abord je le répète, la complémentarité ne peut être durable que dans le respect des différences, et le respect de chacun à se développer à sa mesure. Ensuite, les bénéfices de la complémentarité qui sont d'augmenter les synergies et de réduire les écueils, peuvent être exploités durablement si une vision globale, une vision territoriale émerge et prend tout son sens auprès des élus mais aussi auprès des citoyens. Donc, il me paraît illusoire de bâtir et de construire sur nos complémentarités sans repenser la gouvernance territoriale. Et cette gouvernance doit reposer sur une réalité de territoire qui a du sens à la base pour le citoyen et non sur un découpage administratif qui fait l'affaire de la bureaucratie à Québec. Cela veut dire pour l'essentiel des territoires de MRC, et non pas des régions administratives, à moins de prétendre que Charlevoix, Portneuf et Québec ne forment qu'un tout homogène appelé Capitale-Nationale, ou que le Haut-St-Laurent, Brome-Missisquoi, Longueuil et Saint-Anne-de-Sorel soient similaires pour les fondre ensemble dans la vaste Montérégie. Cela n'a pas de sens, les MRC correspondent à la réalité d'appartenance des citoyens pour l'essentiel et c'est là qu'il s'agit de renouveler la gouvernance, la rendre plus démocratique. Car au-delà de ce qui peut sortir de ce forum ou d'autres, si le citoyen ne se sent pas concerné dans les enjeux qui sont débattus, cela restera un exercice sans portée réelle. Et le citoyen aujourd'hui veut s'exprimer sur l'environnement, sur l'aménagement du territoire, sur la place des jeunes, sur l'emploi, sur le développement économique à l'échelle de son territoire. Or, il se trouve que ces leviers sont tous sous la responsabilité d'une institution appelée MRC sans que le citoyen puisse s'exprimer et faire des choix sur des programmes concurrents, sur des visions différentes de son territoire, des visions qui proposent plus de complémentarité entre les municipalités. On se pose la question de la désaffection du citoyen de la chose publique alors qu'à cet échelon où se discute le schéma d'aménagement, le plan du CLD, l'environnement, etc, il n'a pas le droit de faire un choix démocratique et de sanctionner. C'est là une entorse à la démocratie qui ne saurait être tolérée longtemps. La complémentarité ne peut être la seule affaire des élus ni de l'establishment, c'est une prise de conscience quant aux potentialités du territoire et à son développement intégré, c'est surtout une appropriation du territoire, de ses services, de ces lieux communs et de sa dynamique par le citoyen. La démocratisation de la gouvernance de la MRC est un préalable si on veut ancrer la dynamique de complémentarité dans le territoire et dans la durée.

Depuis la fondation de Solidarité rurale du Québec il a 16 ans, nous nous sommes battus pour deux principes. Le droit des ruraux à la différence et leur droit à la prospérité. Ça nous semble toujours être la voie pour un développement ancré dans son milieu qui mobilise les forces vives et libère la créativité des individus et des collectivités. Une prise charge nécessaire pour mettre fin au fatalisme et démentir les prédicateurs du défaitisme. Comme le disait mon ami feu Raymond Lacombe : «il n'y a pas de territoires sans avenir, il n'y a que des territoires sans projets».

Merci pour votre invitation.