Maniwaki. Notes pour la causerie de Jacques Proulx à l’occasion du brunch-conférence annuel de la Vallée-de-la-Gatineau

25 Mars 2007

alutations d'usage,

Sincèrement, je remercie l'équipe de Place aux jeunes de me permettre d'être ici aujourd'hui. La veille d'une élection provinciale - qu'on nous annonce déjà comme historique -, je n'avais rien de mieux à faire que de venir jaser avec des citoyens et des citoyennes assez préoccupés par l'avenir de leur société qu'ils choisissent de manger ensemble et de réfléchir. Et l'avenir d'une société c'est d'abord et toujours l'avenir de sa communauté. Tant vaut le pays, tant vaut le village, répétons-nous depuis la fondation de Solidarité rurale du Québec, il y a maintenant plus de 15 ans. Mais parlons élections!

Demain, on pourra tous et toutes faire quelque chose pour le Québec et pour notre village. Bien sûr, on ne pourra pas faire mieux que de choisir parmi ceux et celles en lice. Mais avant de faire votre choix, rappelez-vous qu'en matière de développement rural, de développement durable, de développement régional, de forêt, entre le PQ et le PLQ c'est du pareil au même. À preuve, la première Politique nationale de la ruralité est une victoire que nous avons arrachée aux Péquistes. Son renouvellement, la deuxième Politique nationale de la ruralité, nous l'avons obtenue des Libéraux, après une bataille rangée. Quant à l'ADQ, elle est à ce propos comme pour bien d'autres, plus apte aux déclarations choc qu'aux engagements fermes. Les Verts veulent sauver la nature pas les campagnes et les Solidaires sont parfaits comme les universitaires! À moins que vous vouliez absolument un référendum dans les prochaines années, je crois que jamais comme demain, il faut voter pour un candidat et avoir un vote significatif. Choisissez de dire quelque chose avec votre vote. Je souhaite de tout cour que le Québec ait une opinion plutôt qu'une frustration. Ça fait 20 ans que l'on bat des gouvernements. Je voudrais tellement cette fois que l'on se donne un gouvernement. Et s'il devait être minoritaire, ce que je souhaite, je crois que la classe politique devrait péremptoirement s'interroger sur la carte électorale, les élections à date fixe et l'établissement d'une certaine proportionnalité. Cette élection démontre hors de tout doute que le temps du bipartisme et de la toute-puissance du premier ministre est révolu. Pour que l'État et le gouvernement ressemblent plus aux citoyens, il faudra des gouvernements métissés et pluriels composés d'abord d'hommes et de femmes de tous horizons au service du bien commun et ayant le sens du service public. Des hommes et des femmes capables de gouverner et d'imposer à la machine étatique leur agenda. Or, ici comme aux États-Unis, le bipartisme a fini, entre autres, par créer des cohortes de fonctionnaires loyaux à l'une ou à l'autre des familles. Ils pratiquent allègrement l'omerta et la langue de bois afin de déjouer leurs ennemis politiques et trop peu d'élus leur rap-pellent leur devoir de réserve et leur obligation de servir les citoyens. Il faudrait aussi des élus capables de parler vrai comme de dire que l'on ne peut pas abuser du système de santé sans qu'il ne craque de partout. La surmédicalisation de la santé nous coûte une fortune en plus de créer des classes de citoyens. Pour se protéger collectivement et efficacement de la maladie, il faudrait que personnellement on s'occupe de notre santé. Si on veut relayer nos bobos personnels à l'État, il faudra accepter que cet État soit lourd et omniprésent. Je vous donne un dernier exemple, on ne peut pas abdiquer l'éducation de nos enfants et espérer que l'école les élève. La politesse, la discipline, la tenue en société sont des responsabilités familiales. J'attends de ceux qui font de la politique, notamment nos élus, qu'ils nous éduquent à ce qui est de l'ordre du bien commun et à ce qui est de l'ordre des obligations personnelles. L'État ne fait pas notre bon-heur. Il met en place certaines conditions qui le favorisent comme l'instruction, l'assurance de services médicaux et paramédicaux, la justice, la sécurité publique, etc. Donc, la nuit portant conseil, je sais que vous ferez le bon choix et que vous vous ferez une obligation absolue d'aller voter.

Maintenant, revenons à nos moutons. Ce que je vous propose c'est de limiter ma causerie à mes préoccupations actuelles pour laisser un maximum d'espace à l'échange, aux questions. Je voudrais vraiment que l'on échange alors je laisserai de côté les aspects techniques des choses. On est dimanche. Il me semble que ce n'est ni le temps, ni le moment de décortiquer telle ou telle politique.

J'ai 68 ans. Je suis fils de cultivateur. Je n'ai jamais rien fait d'autre que de faire fructifier le bien paternel hérité de génération en génération. Mais je suis également né dans une famille « très citoyenne » où l'implication sociale et politique était encouragée et la lecture d'au moins un quotidien une obligation. Alors de fil en aiguille, je me suis impliqué dans le syndicalisme agricole jusqu'à la présidence générale de l'UPA. Et durant mon mandat de 12 ans, j'ai confronté trois grands dossiers : la mondialisation des échanges commerciaux et la signature de deux ententes qui allaient changer la face du monde, soit celle du libre-échange et de l'OMC, la question environnementale et celle de la ruralité. Aujourd'hui, je crois que la question rurale inclut les deux autres. Je m'en expliquerai un peu plus tard.

Et comme on n'est pas là pour refaire le monde entier et que nous n'avons pas la journée, je limiterai mon intervention à quelques points en vous réitérant mon souhait d'échanger avec vous sur tout ce qui vous semblera pertinent, tout ce qui vous inquiète, tout ce qui pourrait vous stimuler.

Premier point : la ruralité. Avec la reconduction de la Politique nationale de la ruralité annoncée en décembre par le premier ministre, le monde rural québécois a quelques chances de s'occuper de son destin. Tout n'est pas rose, mais je crois que l'on peut dire que dou-cement nous sommes, comme société, à définir un monde rural mo-derne, contemporain appuyé sur sa seule spécificité : son mode de vie.

Solidarité rurale du Québec, en plus de promouvoir le mode de vie rural, considère une idée moderne : celle du nomadisme comme en parle le philosophe et écrivain Jacques Attali. Ce nomadisme contemporain, actuel, occidental, serait le fait que nous aurons plusieurs lieux de vie, de résidence, au même titre que nous avons désormais plusieurs emplois. Nous aurons plusieurs adresses qui correspon-dront chacune à des temps de vie. En fait, le premier motif pour déménager est l'allongement de la durée de vie. On vit vieux, faut bien faire quelque chose de toutes ces années gagnées sur la mort. Cela dit, il y aura toujours des urbains irréductibles et d'éternels ruraux comme moi. Mais il y aura aussi du mouvement, des allées et des venues, des départs puis des retours. Ce nomadisme est aussi ali-menté par l'échec des grandes villes en termes de qualité de vie. C'était vrai au 19e siècle. Cela se nommait le gentleman-farmer. Et cela est encore vrai. Aujourd'hui encore, la ville est le réservoir de population des villages.

Comprenons-nous bien, au 21e siècle, dans les pays riches, industrialisés et hautement urbanisés, le monde rural n'est plus nécessaire puisqu'il n'a plus son rôle traditionnel de pourvoyeur de villes. Ce seul état de fait constitue un enjeu de société extrêmement complexe, car, par certains de ses aspects, il questionne la vie économique alors que sous d'autres aspects, il questionne la vie sociale ou culturelle. C'est un enjeu fascinant, car il n'est soluble que dans la mesure où collectivement et individuellement nous accepterons de réinventer le sens du monde rural et de sa relation à l'autre : le monde urbain. C'est un enjeu moderne, car pour la première fois dans l'histoire de l'humanité et pour un nombre limité de sociétés, les campagnes ne servent plus à nourrir les villes. À preuve, on pourrait facilement ima-giner que le Canada ne produit plus aucun aliment et les différents marchés d'alimentation regorgeraient des mêmes produits. À noter qu'il en va de même pour les minéraux ou le pétrole. L'exploitation ou non de la forêt au bout de la péninsule gaspésienne ne change rien à la capacité des usines forestières installées au Québec ou ailleurs au Canada de s'approvisionner. Même que nos gouvernements sont assez fous et assez soumis à la grande industrie pour accélérer cette façon de faire.

Cet état de fait étant convenu, ce qui a changé avec la globalisation de l'économie et la mondialisation des échanges de tous types est la définition même du monde rural désormais centrée sur sa nature plutôt que sur son rôle. Donc, au moment où nos communautés se mobilisent autour de leur caractère, de leur mode de vie distinctif, plus que jamais les énergies des leaders doivent être investies dans la conception et le développement d'un modèle social, politique, éco-nomique et culturel rural. Car rien n'assurera plus la pérennité de notre mode de vie et de nos villages que la prospérité de chacun de ses membres. Nous sommes condamnés à imaginer, à inventer ce que nous voulons être, à innover dans nos façons de faire et à en saisir les autorités politiques. Parce que le monde rural est aussi un enjeu politique de taille puisqu'il concerne notamment l'occupation du territoire, la protection et la mise en valeur des ressources naturelles si importante pour l'économie canadienne, il est raisonnable que les gouvernements locaux, régionaux ou nationaux se donnent des poli-tiques dont les ruraux useront comme d'un tremplin pour construire un monde rural moderne, contemporain, adapté aux besoins des hommes et des femmes qui préfèrent vivre dans des communautés de petite taille.

Lorsque comme ruraux nous aurons compris pourquoi nous vivons à la campagne et que nous serons capables d'expliquer et de défendre nos choix, j'en suis certain, nous obtiendrons les accommodements raisonnables nécessaires à notre développement. Défendre notre choix de vivre en campagne c'est d'abord s'occuper de la mairie. Ne plus jamais laisser ce lieu de pouvoir de proximité à n'importe qui, car l'enjeu c'est la défense de notre mode de vie. Prenez l'exemple trop médiatisé d'Hérouxville et de la MRC de Mékinac. Les citoyens ont délégué leur pouvoir à des hommes et des femmes ignorants du monde actuel, réel. Alors que les élus devraient être en train de travailler à sortir leur village de la grisaille, notamment en se battant pour garder les services de proximité, ils travaillent sur des codes de vie et se réfugient dans une attitude craintive et mal pensante. Il faut que des citoyens soient plus qu'endormis pour élire tout un conseil municipal qui ignore que le Code criminel interdit de tuer des femmes.

À chacune de mes interventions publiques, je voudrais tellement convaincre ceux et celles qui me font la grâce de m'écouter que la démocratie s'appuie sur un préalable : celui de l'engagement du ci-toyen dans la gestion de sa société. Le maternage, fut-il l'ouvre de l'aristocratie ou des parlements, handicape notre liberté individuelle et collective. En démocratie on est responsable du bien commun, on est responsable de s'occuper de nos affaires. Donc, et je choisis mon exemple, lorsque des ruraux demandent que la cohabitation consi-dère leurs besoins d'air pur, de tranquillité voire de sécurité, ils s'occupent de leurs affaires au même titre que les agriculteurs qui défendent leur droit de produire.

Deuxième point : l'agriculture. On ne sait tellement pas dans quel monde on vit que les agriculteurs croient et défendent que le monde rural est le leur. Or, ces agriculteurs comptent pour moins de 1 % des ruraux et seulement 6,8 % de la population rurale vit de l'agriculture. Si l'agriculture détermine toujours le paysage rural, elle est l'occupation d'une poignée de personnes qui prétendent à un droit d'usage au-delà des limites de leur droit de propriété. Actuellement au Québec, l'ensemble des politiques et des programmes agricoles développés, améliorés, rénovés, revus de la naissance du ministère au 19e Siècle jusqu'à aujourd'hui, s'appuie sur la notion de sécurité alimentaire. En gros, on pourrait dire que l'État appuie l'agriculture et les agriculteurs en échange d'une garantie d'approvisionnement. Or, désormais, l'approvisionnement est planétaire et la sécurité alimen-taire tient dans le pouvoir de payer. J'en prends pour preuve que les paysans du monde produisent assez pour nourrir le monde alors qu'on meurt de faim à la grandeur de la planète.

En somme, on cherche à saisir une réalité contemporaine avec des idées anciennes. Je vais prendre un autre exemple : la stabilisation des revenus agricoles. Une mesure jadis d'avant-garde qui au-jourd'hui sert non pas à atténuer les méfaits de la nature, comme les invasions d'insectes ou des gelées tardives, mais à faire face aux aléas du libre marché. À elle seule, la stabilisation appelle la Commission nationale sur l'avenir de l'agriculture.

En 20 ans, le Québec a perdu le tiers de ses fermes, un fossé s'est creusé entre le producteur et le consommateur, l'endettement étouffe les agriculteurs et décourage la relève. Bref, le « produire pour produire » a limité l'agriculture à sa seule fonction marchande. À cela, il faut ajouter que l'intelligentsia agricole et agroalimentaire est incapable de revoir ses idées et ses analyses. À preuve, le dossier de la fermeture de l'abattoir de Valley Jonction. On nous parle du dollar canadien, des usines américaines, des conditions de travail américaines, et tutti quanti, mais au jour d'aujourd'hui, le concurrent du Québec et du Canada c'est la Chine!! Si les aliments que l'on mange font entre 2 500 km et 4 000 km pour atterrir dans notre assiette, ils ne doivent pas tous venir de la région de Washington.

Les innocents qui ont modelé le développement de cet abattoir jusqu'à le conduire dans un cul-de-sac en acceptant, par exemple, de ne pas tenir compte de la fluctuation du dollar ou encore en signant des conventions de travail dites trop généreuses portent-ils une res-ponsabilité? Et les agriculteurs, propriétaires de l'actionnaire majoritaire, la Coop Fédérée, qui laissent faire et dire n'importe quoi, ont donné leur confiance et leurs dollars à des incompétents? Et tous ensembles, de la production à la transformation, n'ont qu'une solution : l'intervention des gouvernements. Donc le recours aux payeurs de taxes. Alors, rien d'étonnant que le fossé se creuse entre les consommateurs et la classe agricole.

C'est évidemment qu'il manque des idées et du leadership pour relancer l'agriculture au Québec. Celle d'hier ne pourra pas être celle de demain. L'agriculture de volume est désormais aux mains des pays émergents. Il nous faut nous inventer un autre modèle privilégiant simultanément les créneaux comme la production d'énergie, la production haut de gamme et le développement du territoire. Une agriculture de territoire fera suite à l'agriculture de masse. Et la première et la plus difficile chose à changer ce sont les idées des hommes et des femmes qui décident de l'avenir agricole. Ainsi, j'espère que les philosophes, les poètes, les géographes, les gourmands, les sociologues seront aussi actifs devant la commission que les agroéconomistes ou les sénateurs du syndicalisme agricole. Car ces derniers défendront leurs idées désormais fausses avec l'énergie du désespoir. Puis, il faudra aux élus la force de regarder l'avenir sans s'enfermer dans le passé. Et il nous faudra élire des élus forts capables d'embrasser l'avenir et de restreindre le rôle et la place des technocrates et leur fameuse bureaucratie.

Le déficit démocratique si caractéristique de nos sociétés occidentales résulte de notre laisser-faire et de l'appétit des faiseurs de normes et de règlements. Exiger de nos députés qu'ils dirigent est le minimum. Mais pour cela il nous faudra être vigilants et constants. Aussi vigilants que l'on peut être chialeux dans nos cuisines. Personnellement, je consacre des heures à lutter contre la bêtise de la machine parce que je ne veux jamais vivre dans un régime totalitaire où je ne serais plus un homme libre. Et la bureaucratie telle qu'elle est prati-quée chez nous est un totalitarisme aussi avilissant que l'intégrisme religieux.

Pour vivre aux villages selon notre mode de vie, il faudra d'abord des citoyens capables de se faire respecter. Tous les accommodements suivront. À défaut de quoi, les forces vives du marché poursuivront bêtement leur mouvement de concentration des hommes et des femmes dans les villes, des capitaux dans les mains de quelques multinationales, du savoir et des technologies dans quelques laboratoires. La démocratie est la clé de voûte des peuples.

Merci!

Je ne vous ai pas parlé de forêt, mais je suis plus que prêt à répondre et à échanger avec vous là-dessous. À SRQ on a beaucoup travaillé sur cette question. Et notre vision n'est ni celle des compagnies, ni celle du gouvernement et encore moins celle des régions. À partir de maintenant on parlera de tout ce qui vous intéresse. C'est dimanche, on a un peu plus de temps qu'un jour de semaine.