Ham-Nord. Notes pour la causerie de Jacques Proulx lors de l’assemblée générale du Forum citoyen de Ham-Nord

10 Avril 2007

Salutations d'usage,

Merci de m'avoir invité à ouvrir votre assemblée générale annuelle. D'entrée de jeu, je précise que mon intervention sera courte, car je voudrais laisser beaucoup de place à la discussion, à vos questions. Aussi, je veux vous dire, que je suis toujours un peu mal à l'aise, de prendre la parole dans ma région! On se connaît trop. Nous savons réciproquement qu'on n'est pas parfait. On a de la difficulté à s'impressionner.

Les organisateurs de cette soirée m'informent que votre Forum travaille actuellement à un projet de résidence pour personnes âgées autonomes. Comme vous le savez, nous avons une résidence de ce type à Saint-Camille. Je suis certain que plusieurs d'entre vous con-naissent notre maison, mais ce que vous ne savez pas c'est comment elle est née.

Elle est née de ma volonté indéfectible de garder mon père au village. J'aimais tendrement cet homme-là malgré que je pouvais passer des semaines sans même aller le saluer. Je ne voulais pas vivre sa vieillesse à sa place, ni me faire vieux pour lui, mais je savais que s'il devait terminer sa vie ailleurs qu'au sein de sa communauté il en mourait. Alors, il est mort au village, dans son appartement, en santé et foudroyé par une seule crise cardiaque. Il avait 93 ans et était heureux. Après qu'il eut emménagé avec ma mère à La Corvée, coopérative de solidarité en soins et services, à chacune de nos rencontres, il me remerciait. De mettre en place une structure qui lui permettait de mourir chez nous c'était le plus beau cadeau que l'on pouvait lui faire.

Mais nous sommes ce que nous sommes à Saint-Camille. On est toujours bien collectif. Alors, quand j'ai senti qu'il fallait faire quelque chose pour mes parents, j'ai pensé que d'autres avaient des besoins similaires. Effectivement, nous étions quelques-uns à avoir une communauté d'intérêts. Des vieux qui ne voulaient pas partir, des moins vieux, comme moi, qui ne pouvaient pas envisager mourir ailleurs, des plus jeunes qui ne voulaient pas se retrouver un jour dans le très bureaucratique système public, etc. Mais surtout, nous avions la conscience que nous n'avions pas les moyens de perdre nos citoyens et nos citoyennes.

Entre notre rêve d'une communauté bonne pour ses enfants comme pour ses vieux et la réalité de la mise en place d'une coopérative et celle de l'édification d'une maison de retraite, il y a une longue route ardue que je vous raconte rapidement.

Mais notre pire ennui fut l'assemblée des gérants d'estrades ou celle des belles-mères. Ils et elles savaient mieux que nous, vaillants bénévoles, ce qu'il fallait faire et combien il serait raisonnable de payer. Ici comme ailleurs, l'argent est le nerf de la guerre. Au jour d'aujourd'hui, une vie digne a un prix. Ceux et celles qui ne veulent pas payer peuvent toujours mourir ailleurs. Je ne suis pas de ceux qui croient que la collectivité doit prendre en charge tout le monde et pour rien. Je suis de ceux qui croient qu'il faut toujours se payer sa liberté sinon on est en dette et donc soumis ou pouvant l'être. Je suis aussi de ceux qui croient que l'action communautaire doit chercher à rassembler, mais pas au prix de l'inertie. En essayant de faire plaisir à tous souvent on s'immobilise et donc on se démobilise. Il faut des résultats pour garder la flamme. Et la flamme est essentielle pour con-vaincre de la justesse et de l'à-propos de tout projet.

Lorsque comme ruraux nous aurons compris pourquoi nous vivons à la campagne et que nous serons capables d'expliquer et de défendre nos choix, j'en suis certain, nous obtiendrons les accommodements raisonnables nécessaires à notre développement. Défendre notre choix de vivre en campagne c'est d'abord s'occuper de la mairie. Ne plus jamais laisser ce lieu de pouvoir de proximité à n'importe qui, car l'enjeu c'est la défense de notre monde de vie. Prenez l'exemple trop médiatisé d'Hérouxville et de la MRC de Mékinac. Les citoyens ont délégué leur pouvoir à des hommes et des femmes ignorants du monde actuel, réel. Alors que les élus devraient être en train de travailler à sortir leur village de la grisaille, notamment en se battant pour garder les services de proximité, ils travaillent sur des codes de vie et se réfugient dans une attitude craintive et mal pensante. Il faut que des citoyens soient plus qu'endormis pour élire tout un conseil municipal qui ignore que le Code criminel interdit de tuer des femme.

À chacune de mes interventions publiques, je voudrais tellement convaincre ceux et celles qui me font la grâce de m'écouter que la démocratie s'appuie sur un préalable : celui de l'engagement du citoyen dans la gestion de sa société. Le maternage, fut-il l'ouvre de l'aristocratie ou des parlements, handicape notre liberté individuelle et collective. En démocratie on est responsable du bien commun, on est responsable de s'occuper de ses affaires. Donc, et je choisis mon exemple, lorsque des ruraux demandent que la cohabitation considère leurs besoins d'air pur, de tranquillité voire de sécurité, ils s'occupent de leurs affaires au même titre que les agriculteurs qui défendent leur droit de produire.

En somme, le déficit démocratique si caractéristique de nos sociétés occidentales (et que reflètent si bien les dernières élections provinciales) résulte de notre laisser-faire et de l'appétit des faiseurs de normes et de règlements. Exiger de nos députés qu'ils dirigent est le minimum. Mais pour cela il nous faudra être vigilants et constants. Aussi vigilants que l'on peut être chialeux dans nos cuisines. Personnellement, je consacre des heures à lutter contre la bêtise de la machine parce que je ne veux jamais vivre dans un régime totalitaire où je'ne serais plus un homme libre. Et la bureaucratie telle qu'elle est pratiquée chez nous est un totalitarisme aussi avilissant que l'intégrisme religieux.

Pour vivre aux villages selon notre mode de vie, il faudra d'abord des citoyens capables de se faire respecter. Tous les accommodements suivront. À défaut de quoi, les forces vives du marché poursuivront bêtement leur mouvement de concentration des hommes et des femmes dans les villes, des capitaux dans les mains de quelques multinationales, du savoir et des technologies dans quelques laboratoires. La démocratie est la clé de voûte des peuples.

Merci!