Granby. Notes pour la conférence de Jacques Proulx, lors de la réunion du Groupe Agri-rencontre

16 Février 2007

Salutations d'usage,

Sincèrement, je vous remercie de m'offrir l'occasion de discuter avec vous.  En effet, au cours de cette causerie, je vous présenterai un certain nombre d'idées. Ensuite, je compte laisser un maximum de temps à un échange entre nous afin, entre autres d'aborder les questions qui vous préoccupent comme ruraux et comme professionnels liés au milieu rural.

Je me présente devant vous un brin mêlé. D'habitude, j'ai les idées claires et des idées sur tout, ou presque, mais là, je suis remué par l'actualité. Actualité québécoise avec les accommodements raisonnables et ses dérives comme le code de vie, la cohabitation entre les ruraux, la crise forestière, Olymel, les élections tellement dans le paysage, etc.

L'actualité canadienne avec le méga-dossier de l'environnement, là aussi des élections. 

L'actualité internationale avec les bouleversements économiques liés à la mondialisation du commerce, à la montée de l'intégrisme, le réchauffement de la planète, les avancées technologiques et scientifiques, le libéralisme économique régulateur du politique.

Avec tout ça, il me semble que les temps sont durs. Mais, comme on n'est pas là pour refaire le monde entier et que nous n'avons pas la journée, je limiterai mon intervention à quelques points en vous réitérant mon souhait d'échanger avec vous sur tout ce qui vous semblera pertinent.

Premier point : la ruralité. 
Avec la reconduction de la Politique nationale de la ruralité annoncée en décembre par le premier ministre, le monde rural québécois a quelques chances de s'occuper de son destin. Tout n'est pas rose, mais je crois qu'on pourrait dire, comme société, que doucement nous sommes à définir un monde rural moderne, contemporain appuyé sur sa seule spécificité: son mode de vie.

A Solidarité rurale du Québec, la coalition que je préside depuis 15 ans, en plus de promouvoir le mode de vie rural, on considère une idée moderne: celle du nomadisme, comme en parle le philosophe et écrivain Jacques Attali. Ce nomadisme contemporain, actuel, occidental, serait le fait que nous aurons plusieurs lieux de vie, de résidence, au même titre que nous avons désormais plusieurs emplois. Nous aurons plusieurs adresses qui correspondront chacune à des temps de vie. En fait, le premier motif pour déménager est l'allongement de la durée de vie. On vit vieux, faut bien faire quelque chose de toutes ces années gagnées sur la mort.

Cela dit, il y aura toujours des urbains irréductibles et d'éternels ruraux comme moi. Mais il y aura aussi du mouvement, des allées et venues, des départs puis des retours. Ce nomadisme est aussi alimenté par l'échec des grandes villes en terme de qualité de vie. C'était vrai au 19e siècle, cela se nommait le gentleman-farmer. Et cela est encore vrai, aujourd'hui encore, la ville est le réservoir de population des villages.

Comprenons-nous bien, au 21e siècle, dans les pays riches, industrialisés et hautement urbanisés, le monde rural n'est plus nécessaire puisqu'il n'a plus son rôle traditionnel de pourvoyeur de villes. Ce seul état de fait constitue un enjeu de société extrêmement complexe, car, par certains de ses aspects, il questionne la vie économique alors que sous d'autres aspects, il questionne la vie sociale ou culturelle. C'est un enjeu fascinant, car il n'est soluble que dans la mesure où collectivement et individuellement nous accepterons de réinventer le sens du monde rural et de sa relation à l'autre, le monde urbain. 

C'est un enjeu moderne, car pour la première fois dans l'histoire de l'humanité et pour un nombre limité de sociétés, les campagnes ne servent plus à nourrir les villes. À preuve, on pourrait facilement imaginer que le Canada ne produise plus aucun aliment et les différents marchés d'alimentation regorgeraient des mêmes produits. À noter qu'il en va de même pour les minéraux ou le pétrole. L'exploitation ou non de la forêt au bout de la péninsule gaspésienne ne change rien à la capacité des usines forestières installées au Québec ou ailleurs au Canada de s'approvisionner.  Même que nos gouvernements sont assez fous et assez soumis à la grande industrie pour accélérer cette façon de faire.  

Cet état de fait étant convenu, ce qui a changé avec la globalisation de l'économie et la mondialisation des échanges de tous types, c'est la définition même du monde rural désormais centrée sur sa nature plutôt que sur son rôle. Donc, au moment où nos communautés se mobilisent autour de leur caractère, de leur mode de vie distinctif, plus que jamais les énergies des leaders doivent être investies dans la conception et le développement d'un modèle social, politique, économique et culturel rural. Car rien n'assurera plus la pérennité de notre mode de vie et de nos villages que la prospérité de chacun de ses membres.

Nous sommes condamnés à imaginer, à inventer ce que nous voulons être, à innover dans nos façons de faire et à en saisir les autorités politiques. Parce que le monde rural est aussi un enjeu politique de taille puisqu'il concerne notamment l'occupation du territoire, la protection et la mise en valeur des ressources naturelles si importantes pour l'économie canadienne, il est raisonnable que les gouvernements locaux, régionaux ou nationaux se donnent des politiques dont les ruraux useront comme d'un tremplin pour construire un monde rural moderne, contemporain, adapté aux besoins des hommes et des femmes qui préfèrent vivre dans des communautés de petite taille.

Lorsque comme ruraux nous aurons compris pourquoi nous vivons à la campagne et que nous serons capables d'expliquer et de défendre nos choix, j'en suis certain, nous obtiendrons les accommodements raisonnables nécessaires à notre développement. Défendre notre choix de vivre en campagne c'est d'abord s'occuper de la mairie. Ne plus jamais laisser ce lieu de pouvoir de proximité à n'importe qui, car l'enjeu c'est la défense de notre monde de vie.

Prenez l'exemple trop médiatisé d'Hérouxville et de la MRC de Méckinac. Les citoyens ont délégué leur pouvoir à des hommes et des femmes ignorants du monde actuel, réel. Alors que les élus devraient être en train de travailler à sortir leurs villages de la grisaille, notamment en se battant pour garder les services de proximité, ils travaillent sur des codes de vie et se réfugient dans une attitude craintive et mal pensante. Il faut que des citoyens soient plus qu'endormis pour élire tout un conseil municipal qui ignore que le Code criminel interdit de tuer des femmes. 

À chacune de mes interventions publiques, je voudrais tellement convaincre ceux et celles qui me font la grâce de m'écouter, que la démocratie s'appuie sur un préalable : celui de l'engagement du citoyen dans la gestion de sa société. Le maternage, fut-il l'ouvre de l'aristocratie ou des parlements, handicape notre liberté individuelle et collective. En démocratie on est responsable du bien commun, on est responsable de s'occuper de nos affaires. Donc, et je choisis mon exemple, lorsque des ruraux demandent que la cohabitation considère leurs besoins d'air pur, de tranquillité, voire de sécurité, ils s'occupent de leurs affaires au même titre que les agriculteurs qui défendent leur droit de produire.

Deuxième point : l'agriculture.
On ne sait tellement pas dans quel monde on vit que les agriculteurs croient et défendent le principe que le monde rural est le leur. Or, ils représentent moins de 1% des ruraux et seulement 6,8 % de la population rurale vit de l'agriculture. Si l'agriculture détermine toujours le paysage rural, elle est l'occupation d'une poignée de personnes qui prétendent à un droit d'usage au-delà des limites de leur droit de propriété. 

En somme, on cherche à saisir une réalité contemporaine avec des idées anciennes. Je vais prendre un autre exemple: la stabilisation des revenus agricoles. Une mesure jadis d'avant-garde qui aujourd'hui sert, non pas à atténuer les effets pervers de l'environnement naturel, mais à faire face aux aléas du libre marché. À elle seule, la stabilisation appelle la Commission nationale sur l'avenir de l'agriculture.

En 20 ans, et vous êtes bien placé pour le savoir, le Québec a perdu le tiers de ses fermes, un fossé s'est creusé entre le producteur et le consommateur, l'endettement étouffe les agriculteurs et décourage la relève. Bref, le « produire pour produire » a limité l'agriculture à sa seule fonction marchande. À cela, il faut ajouter que l'intelligentsia agricole et agroalimentaire est incapable de revoir ses idées et ses analyses. À preuve, toute l'incertitude qui entoure l'avenir de l'abattoir de Valley Jonction. On nous parle du dollar canadien, des usines américaines, des conditions de travail américaines, et tutti quanti, mais au jour d'aujourd'hui, le concurrent du Québec et du Canada est la Chine!! 

Si les aliments que l'on mange font entre 2 500 Km et 4 000 km pour atterrir dans notre assiette, ils ne doivent pas tous venir de la région de Washington. Les gens qui ont modelé le développement de l'abattoir jusqu'à le conduire dans un cul-de-sac en acceptant, par exemple, de ne pas tenir compte de la fluctuation du dollar ou encore en signant des conventions de travail dites trop généreuses portent-ils une responsabilité?  Et les agriculteurs, propriétaires de l'actionnaire majoritaire, la Coop Fédérée de Québec, qui laissent faire et dire n'importe quoi, ont donné leur confiance et leurs dollars à des incompétents? Et tous ensembles de la production à la transformation n'ont qu'une solution: l'intervention des gouvernements. Donc le recours aux payeurs de taxes. Alors, rien d'étonnant à ce que le fossé se creuse entre les consommateurs et la classe agricole.

C'est évidemment qu'il manque des idées et du leadership pour relancer l'agriculture au Québec. Celle d'hier ne pourra pas être celle demain.  L'agriculture de volume est désormais aux mains des pays émergents. Le moment est venu de nous inventer un autre modèle privilégiant simultanément les créneaux comme la production d'énergie, la production haut-de-gamme et le développement du territoire. Une agriculture de territoire fera suite à l'agriculture de masse. Et la première et la plus difficile chose à changer, reste les idées des hommes et des femmes qui décident de l'avenir agricole.

Ainsi, j'espère que les philosophes, les poètes, les géographes, les gourmands, les sociologues seront aussi actifs devant la commission que les agroéconomistes ou les corporatistes du syndicalisme agricole. Car ces derniers défendront leurs idées désormais fausses avec l'énergie du désespoir. Puis, il faudra aux élus la force de regarder l'avenir sans s'enfermer dans le passé.  Et il nous faudra élire des élus forts, capables d'embrasser l'avenir et de restreindre le rôle et la place des technocrates et leur fameuse bureaucratie. 

Le déficit démocratique si caractéristique de nos sociétés occidentales résulte de notre laisser-faire et de l'appétit des faiseurs de normes et de règlements. Exiger de nos députés qu'ils dirigent est le minimum, mais pour cela il nous faudra être vigilants et constants. Aussi vigilants qu'on peut être chialeux dans nos cuisines. Personnellement, je consacre des heures à lutter contre la bêtise de la machine parce que je ne veux jamais vivre dans un régime totalitaire où je ne serais plus un homme libre. Et la bureaucratie telle qu'elle est pratiquée chez nous est un totalitarisme aussi avilissant que l'intégrisme religieux. 

Pour vivre aux villages selon notre mode de vie, il faudra d'abord des citoyens capables de se faire respecter. Tous les accommodements suivront.  À défaut de quoi, les forces vives du marché poursuivront bêtement leur mouvement de concentration des hommes et des femmes dans les villes; des capitaux dans les mains de quelques multinationales; du savoir et des technologies dans quelques laboratoires. La démocratie est la clé de voûte des peuples.  

Merci!