Gatineau. Notes pour l'allocution de Claire Bolduc lors des journées « La Forêt au cœur »

2 Mai 2008

Discours de Claire Bolduc, présidente de Solidarité rurale du Québec, lors des journées « La Forêt au cour », organisé par l'Agence régionale de mise en valeur des forêts privées outaouaises

Le monde d'hier n'existe plus! Nous sommes devant un tout nouveau monde, un monde où nos forêts ne sont plus ce qu'elles étaient, où notre patrimoine collectif est fortement affaibli. Un monde aussi où la devise de notre principal client s'effondre. Un monde où d'autres pays commencent à exploiter leurs forêts. Et ce nouveau monde, n'en déplaise à qui veut l'entendre, est là pour rester.

Il faut donc revoir la façon dont on gère nos forêts publiques, apprendre à faire plus avec moins et surtout valoriser tous ses produits sans exception. Rappelons-nous que le bois n'est qu'une des centaines de richesse que recèlent nos forêts.

Le modèle de développement soutenu par SRQ trouve ses assises dans la Déclaration du monde rural, formulée à l'issue des États généraux du monde rural. Il mise sur la spécificité du monde rural, au plan de son environnement naturel comme de son organisation sociale et culturelle. Dans ce modèle, SRQ propose:

Une approche globale du développement qui intègre ses aspects économiques, sociaux et culturels. Car nous sommes conscients que la seule recherche de la croissance économique qui inspire principalement les grands acteurs économiques n'a pas réglé et ne peut pas régler les problèmes qui confrontent le monde rural et notre société en général.

Une approche territoriale du développement où priment les intérêts et les enjeux des territoires et des communautés humaines qui y sont implantées. Car nous sommes conscients que la seule approche sectorielle ne peut assurer un développement équitable pour tous les citoyens et citoyennes, et pour toutes les régions et les localités. Cette approche territoriale favorise en particulier la diversification des activités économiques et l'implication des populations dans le processus même de développement. Elle ne nie pas pour autant l'importance de l'approche sectorielle et la nécessité d'établir des liens entre les deux approches.

Une approche durable du développement. Car nous sommes conscients qu'une recherche de profits et de croissance à court terme, qui n'est pas contrebalancée par une préoccupation de durabilité, conduit à des déséquilibres dévastateurs.

Une approche ouverte sur le monde. Car nous sommes conscients que les préoccupations et les difficultés du monde rural québécois sont aussi celles de d'autres régions du monde

Nous sommes donc face à un moment historique, un moment où des pans entiers de l'économie de nos communautés sont appelés à une refonte en profondeur . Et c'est vrai pour la forêt comme c'est également vrai pour l'agriculture. Il faut donc parler d'avenir, imaginer le futur de nos forêts dans un monde en bouleversement. Mais il faut surtout se convaincre que le monde de demain ne sera pas à l'image du passé, parce que les changements sans précédents que nous connaissons nous imposent une rupture avec ce passé. Cela implique que nous ayons de l'imagination, de l'audace, du courage et de la détermination.

Mais sachons d'abord tirer des leçons de ce passé pas si lointain. L'histoire nous apprend que l'on a toujours cherché à concilier les intérêts des communautés et ceux des industriels et à inscrire cet équilibre dans un régime forestier. Comme vous le savez, le régime des CAAF permettait à ses débuts cet équilibre entre l'accès garanti à la ressource pour les industriels et les retombées locales pour les communautés. Ce régime est maintenant dépassé et vétuste. Nous n'avons plus la diversité industrielle que nous avons déjà connue, les scieries ayant été pour l'essentiel intégrées par les papetières et à cette intégration verticale s'est ajoutée une vague de fusions et d'acquisitions. Il en a résulté une concentration de la propriété, un éloignement des centres de décisions de nos communautés et de nos territoires. Or, à chaque crise, on a repris la même recette, on a tenté de consolider un peu plus, on a fermé des usines, on a concentré les activités pour faire plus de volume. Et avec la crise actuelle, la tentation est forte de reprendre les mêmes mécanismes.

On le constate, dans la crise actuelle, la consolidation d'usines est une fuite en avant qui ne règlera rien. On ne développera pas une forêt forte en creusant davantage le statu quo. Les ressorts pour rebondir ne résident pas dans la défense des acquis ou des structures d'hier mais bien dans des changements profonds de nos façons de faire. C'est autour d'une vision globale de la foresterie de demain et non autour des solutions à court terme, préservant les acquis des uns et demandant des sacrifices aux autres, que doit s'amorcer cette réforme. Car la gestion centralisée de la forêt publique a démontré ses limites. On l'a vu, l'effet distributeur des retombées sur le territoire a été dépassé par les vagues de fusion et d'acquisitions des compagnies, ou des consolidations successives des usines.

Il ne faut pas se fermer les yeux et penser que l'on demeurera concurrentiels dans les marchés de produits de masse face à des pays comme la Chine, le Brésil ou d'autres. Et ceux qui croient que la crise va se résorber d'elle-même, que la reprise va venir de l'extérieur, ceux qui espèrent que la valeur du dollar ou le cours du pétrole vont revenir à leur niveau d'antan se leurrent. Nous sommes dans un monde où les produits de commodité et de masse sont moins coûteux à produire et à transformer ailleurs qu'ici et un monde où notre marché naturel, celui des États-Unis, est maintenant en récession et où la Chine occupe désormais une place importante comme fournisseur.

Il faut donc apprendre à faire autrement. Faire autrement en forêt, faire autrement en usine et faire autrement sur les marchés. La foresterie de demain en est une qui cultive les savoirs et la culture, qui remet au travail des jeunes et la relève, qui valorise les métiers et qui développe un rapport avec sa communauté. On crée ainsi un nouveau rapport forêt-communauté.

Dans ce rapport, la forêt apporte et profite à sa communauté, bien sûr, mais il s'agit aussi d'une relation plus large et plus complète car une communauté revitalisée, avec des services et des écoles constituera un milieu de vie attrayant pour attirer et retenir la main-d'ouvre et les compétences nouvelles nécessaires à cette forêt renouvelée. Ces communautés qui participent au développement et apprivoisent chaque jour cette ressource inestimable qu'est la forêt est aussi une garantie pour l'avenir, pour la pérennité de celle-ci. Ces communautés seront les premières à défendre ce type de foresterie ancrée dans leur territoire, notamment contre le gaspillage et la surexploitation.

La foresterie de demain en est une qui innove, qui n'est pas figée dans un type de produit, qui est agile et en mesure de saisir les nouvelles opportunités, qui saura intégrer de nouveaux joueurs. Il faut donc créer plus de valeurs et non plus simplement faire plus de volume. Plus de valeur en forêt, plus de valeur en usine, plus de valeur sur les marchés.

Faire plus de valeur en forêt, cela signifie bien sûr des investissements en aménagement, des investissements qui soient prévisibles. Cela signifie des travailleurs, des coopératives et des organismes chargés de l'aménagement qui ne soient pas plongés dans la précarité à chaque saison. L'aménagement, c'est l'investissement à long terme pour regarnir le patrimoine collectif et cela exige de la durabilité et surtout, une séparation entre la forêt et l'usine, entre l'aménagement et la transformation. À cet égard, le Livre vert fait un pas très positif en reconnaissant l'industrie de l'aménagement forestier, en ouvrant la voie à un fond d'investissement prévisible et en misant sur la responsabilisation et sur les résultats. On limite ainsi les processus bureaucratiques lourds et inefficaces.

Faire de la valeur en forêt, c'est aussi considérer la forêt comme un tout et non comme un simple gisement de bois. Exploiter toutes les ressources, de façon durable, sans que les usages des uns ne limitent les retombées pour les autres, cela suppose une planification et surtout une vision sur la vocation de la forêt dans son milieu. Cela interpelle plus largement les communautés et pas seulement les acteurs de la filière. D'ailleurs, il est toujours gagnant d'associer les communautés à la vision qu'on se donne du milieu avant de les associer aux actions à entreprendre.

Il faudra aussi créer de la valeur en usine. Force est de constater la vétusté de nos usines et leur concentration sur la production de produits de commodités. Le meilleur indicateur que nous sommes en voie de laisser passer le train de la valeur, c'est quand on voit qu'à Chibougamau on manque de bois pour faire des poutres et poutrelles de grande valeur sur les marchés. Au moment où on vit intensément les effets d'une grave crise, des entreprises ont su flairer de nouvelles opportunités, sentir et anticiper des changements, investir et moderniser les installations. Aujourd'hui, ce n'est pas la valeur du dollar qui les freinent, ni le marché américain, ni la concurrence, ni le coût de la fibre, c'est le manque de bois. C'est là où nous a conduit un système figé, un système incapable d'accompagner les changements. En ce moment, le bois est alloué pour des années à des compagnies qui ferment des usines pendant que d'autres entreprises indépendantes en manquent cruellement. Le prochain régime forestier devra avoir la souplesse qui fait défaut actuellement.

Enfin, il faudra aussi repenser nos marchés. Nous sommes actuellement trop dépendants du seul marché américain. Pensons seulement que les petites entreprises indépendantes qui exportent sur le marché européen ne souffrent pas de la valeur du dollar ni de la baisse de la demande. Mais pour influencer ce redéploiement sur d'autres marchés à partir de nos territoires, il faut s'engager résolument dans la diversification. Car diversifier, c'est donner une chance à des modèles d'affaires différents, à de nouveaux joueurs, à de nouveaux procédés, à l'innovation. Les outils dont on dispose, tels que les CLD, SADC et Chambres de commerce, et tous les acteurs économiques doivent se mobiliser, attirer des talents, des compétences et des investissements pour faire autrement avec la ressource.

Le défi ne se limite donc pas à créer de la valeur à tous les niveaux, il faut le faire en stimulant la variété. La variété dans nos territoires parce que nos territoires sont différents, et la forêt de proximité ou habitée ne peut pas être soumise à la même approche que la forêt septentrionale. Pour être un levier porteur pour ses communautés, la foresterie doit être adaptée à son milieu, à sa dynamique et à ses acteurs, qu'ils soient coopératives, entreprises privées, ONBL ou autres. Cela suppose donc un régime en mesure d'intégrer la diversité et surtout un régime qui repose sur une véritable décentralisation.

Et quand je dis véritable, c'est que nous sommes méfiants de cette régionalisation qui arrive dans un élan de générosité. Elle peut en effet être un cadeau empoisonné à long terme, si elle ne fait qu'alléger les responsabilités de l'État sans réellement renforcer les capacités des communautés. De notre point de vue, la décentralisation suppose de confier des responsabilités mais aussi des leviers directs pour les communautés. De sorte que la forêt devienne un véritable outil de développement, géré de façon responsable, où ce sont les communautés qui prennent en charge leur développement.

C'est pourquoi la régionalisation préconisée dans le Livre vert, qui se limite au seul aménagement forestier, ne nous rassure pas. C'est un pas très timide, qui ne laisse pas de véritable prise pour les communautés sur leur forêt, sur l'allocation des volumes. Cela semble plus du délestage que de la réelle régionalisation.

Il faut bien réaliser maintenant et se convaincre que l'avenir de notre société, tant sur la plan économique que sur les plans social ou environnemental ne pourra se faire sans la mobilisation des citoyens dans chacune de leur communauté. L'État ne peut à lui seul régler les choses à la place des communautés, il doit désormais apprendre à accompagner, à mobiliser et à faire confiance plutôt que de parrainer et tout contrôler. Les communautés doivent disposer de véritables leviers pour influencer leur développement et mobiliser leurs ressources plutôt que d'attendre que des emplois par centaines soient annoncés par une multinationale. Ce temps est révolu et il faudra dans chaque milieu user d'ingéniosité, se doter de vision pour attirer des hommes et des femmes qui peuvent faire la différence. Tôt ou tard, les communautés devront disposer des leviers nécessaires pour saisir les opportunités.

Dans cette vision, il faut se projeter en avant et imaginer la foresterie de demain, ce qu'elle sera dans 15 ans, dans 20 ans. Celle-ci doit nécessairement servir à supporter le développement des communautés qui habitent le territoire, à cultiver et à préserver ce patrimoine tout en créant une richesse qui permet d'occuper le territoire avec des communautés vivantes. Ce développement ne peut pas venir d'en haut, ni d'ailleurs, il doit être d'abord ancré dans le territoire et mobiliser les forces vives du milieu. Il appartient aux communautés et aux leaders que vous êtes de bâtir cette foresterie. Plus elle sera à votre image, imprégnée de votre culture, de votre ingéniosité et de votre appartenance, plus elle sera bénéfique pour la collectivité et pour les générations futures.

L'actuelle révision du régime forestier offre une occasion historique de rebâtir et de mettre en place de nouvelles assises. Vous êtes conviés à influencer, dire et réclamer la place de vos communautés dans la nouvelle foresterie. Il vous appartient de prendre votre place, de faire en sorte que vos communautés soient considérées et respectées, les solutions viendront de vous, de nulle part ailleurs.

Je vous laisse sur cette réflexion de Joel Arthur Barker: "Une vision sans action n'est qu'un rêve; une action sans vision ne sert qu'à tuer le temps; une vision assortie d'une action peut changer le monde!"