Edmundston. Notes pour l’allocution de Jacques Proulx lors du colloque provincial organisé par le CARNO

12 Avril 2007

Salutations d'usage,

Les organisateurs de ce colloque me demandent de vous parler des expériences vécues au Québec par les forestiers et les agriculteurs. J'ai le plaisir de vous annoncer que ces expériences d'aménagement ou de mobilisation rurale sont résumées, analysées et présentées sur notre site Internet. Même que, en matière de forêt, nous avons produit, il y a quelques années, une analyse de certains projets novateurs et tiré des conclusions qui pourraient vous inspirer.

Je ne vous parlerai donc pas de notre vécu au Québec, parce que, entre autres, nous avons nos succès et nos échecs, mais surtout je crois que tout exercice d'aménagement doit, d'une part, s'appuyer sur une compréhension fine de la situation de la ruralité en Occident. Et d'autre part, sur une compréhension tout aussi fine de la situation de la communauté ou des communautés où l'on souhaite intervenir. Les manières de faire du Témiscouata, votre voisin québécois, peuvent vous inspirer, mais ne vous conviendront jamais. En matière de développement rural, il faut des habits faits sur mesure.

Je vous parlerai donc du monde rural sous l'angle d'un citoyen qui ne peut pas se passer de son village, de sa communauté. J'ai autant besoin de mon village que les grands du blues ont besoin de la Nouvelle-Orléans. Je suis un rural comme d'autres sont des urbains. Je suis un rural comme d'autres, ailleurs, sont des nomades. Je ne sais pas vivre autrement.

J'ai 68 ans. Je suis fils de cultivateur. Je n'ai jamais rien fait d'autre que de faire fructifier le bien paternel hérité de génération en génération. Mais je suis également né dans une famille « très citoyenne » où l'implication sociale et politique était encouragée et la lecture d'au moins un quotidien une obligation. Alors de fil en aiguille, je me suis impliqué dans le syndicalisme agricole jusqu'à la présidence générale de l'UPA. Et durant mon mandat de 12 ans, j'ai confronté trois grands dossiers : la mondialisation des échanges commerciaux et la signature de deux ententes qui allaient changer la face du monde soit celle du libre-échange et de l'OMC, la question environnementale et celle de la ruralité. Aujourd'hui, je crois que la question rurale inclut les deux autres. Je m'en expliquerai un peu plus tard.

Et comme on n'est pas là pour refaire le monde entier et que nous n'avons pas la journée, je limiterai mon intervention à quelques points. J'espère que je mettrai assez d'idées sur la table pour stimuler un échange.

Premier point : la ruralité. Avec la reconduction de la Politique nationale de la ruralité annoncée en décembre par le premier ministre du Québec, le monde rural québécois a quelques chances de s'occuper de son destin. Tout n'est pas rose, mais je crois que l'on peut dire que doucement nous sommes, comme société, à définir un monde rural moderne, contemporain, appuyé sur sa seule spécificité : son mode de vie. Et j'ajoute que cette notion de mode de vie rural est toute nouvelle pour le Canada. En matière de ruralité, le Québec est une société distincte qui pourrait même faire la barbe à plusieurs pays européens. Comprendre le monde rural sans en référer à ses modes de production est une idée novatrice. Je m'explique.

Solidarité rurale du Québec en plus de promouvoir le mode de vie rural, considère une idée moderne : celle du nomadisme comme en parle le philosophe et écrivain Jacques Attali. Ce nomadisme contemporain, actuel, occidental, serait le fait que nous aurons plusieurs lieux de vie, de résidence, au même titre que nous avons désormais plusieurs emplois. Nous aurons plusieurs adresses qui correspondront chacune à des temps de vie. En fait, le premier motif pour déménager est l'allongement de la durée de vie. On vit vieux, faut bien faire quelque chose de toutes ces années gagnées sur la mort. Cela dit, il y aura toujours des urbains irréductibles et d'éternels ruraux comme moi. Mais il y aura aussi du mouvement, des allées et des venues, des départs puis des retours. Ce nomadisme est aussi alimenté par l'échec des grandes villes en termes de qualité de vie. C'était vrai au 19e siècle. Cela se nommait le gentleman-farmer. Et cela est encore vrai. Aujourd'hui encore, la ville est le réservoir de population des villages.

Comprenons-nous bien, au 21e siècle, dans les pays riches, industrialisés et hautement urbanisés, le monde rural n'est plus nécessaire puisqu'il n'a plus son rôle traditionnel de pourvoyeur de villes. Ce seul état de fait constitue un enjeu de société extrêmement complexe, car, par certains de ses aspects, il questionne la vie économique alors que sous d'autres aspects, il questionne la vie sociale ou culturelle. C'est un enjeu fascinant, car il n'est soluble que dans la mesure où collectivement et individuellement nous accepterons de réinventer le sens du monde rural et de sa relation à l'autre : le monde urbain. C'est un enjeu moderne, car pour la première fois dans l'histoire de l'humanité et pour un nombre limité de sociétés, les campagnes ne servent plus à nourrir les villes. À preuve, on pourrait facilement imaginer que le Canada ne produit plus aucun aliment et les différents marchés d'alimentation regorgeraient des mêmes produits. À noter qu'il en va de même pour les minéraux ou le pétrole. L'exploitation ou non de la forêt au bout de la péninsule gaspésienne ne change rien à la capacité des usines forestières installées au Québec ou ailleurs au Canada de s'approvisionner.

Cet état de fait étant convenu, ce qui a changé avec la globalisation de l'économie et la mondialisation des échanges de tous types est la définition même du monde rural désormais centrée sur sa nature plutôt que sur son rôle. Donc, au moment où nos communautés se mobilisent autour de leur caractère, de leur mode de vie distinctif, plus que jamais les énergies des leaders doivent être investies dans la conception et le développement d'un modèle social, politique, économique et culturel rural. Car rien n'assurera plus la pérennité de notre mode de vie et de nos villages que la prospérité de chacun de ses membres. Nous sommes condamnés à imaginer, à inventer ce que nous voulons être, à innover dans nos façons de faire et à en saisir les autorités politiques. Parce que le monde rural est aussi un enjeu politique de taille puisqu'il concerne notamment l'occupation du territoire, la protection et la mise en valeur des ressources naturelles si importantes pour l'économie canadienne, il est raisonnable que les gouvernements locaux, régionaux ou nationaux se donnent des politiques dont les ruraux useront comme d'un tremplin pour construire un monde rural moderne, contemporain, adapté aux besoins des hommes et des femmes qui préfèrent vivre dans des communautés de petite taille.

Lorsque comme ruraux nous aurons compris pourquoi nous vivons à la campagne et que nous serons capables d'expliquer et de défendre nos choix, j'en suis certain, nous obtiendrons les accommodements raisonnables nécessaires à notre développement.

À chacune de mes interventions publiques, je voudrais tellement convaincre ceux et celles qui me font la grâce de m'écouter que la démocratie s'appuie sur un préalable : celui de l'engagement du citoyen dans la gestion de sa société. Le maternage, fut-il l'ouvre de l'aristocratie ou des parlements, handicape notre liberté individuelle et collective. En démocratie on est responsable du bien commun, on est responsable de s'occuper de ses affaires. Donc, et je choisis mon exemple, lorsque des ruraux demandent que la cohabitation considère leurs besoins d'air pur, de tranquillité voire de sécurité, ils s'occupent de leurs affaires au même titre que les agriculteurs qui défendent leur droit de produire.

Mon deuxième point : l'agriculture. On ne sait tellement pas dans quel monde on vit que les agriculteurs croient et défendent que le monde rural est le leur. Or, au Québec (et c'est vrai partout en Occident) les agriculteurs représentent moins de 1 % des ruraux et seulement 6,8 % de la population rurale vit de l'agriculture. Si l'agriculture détermine toujours le paysage rural, elle est l'occupation d'une poignée de personnes qui prétendent à un droit d'usage au-delà des limites de leur droit de propriété. Actuellement, au Québec, l'ensemble des politiques et des programmes agricoles développés, améliorés, rénovés, revus de la naissance du ministère au 19e Siècle jusqu'à aujourd'hui s'appuie sur la notion de sécurité alimentaire. En gros, on pourrait dire que l'État appuie l'agriculture et les agriculteurs en échange d'une garantie d'approvisionnement. Or, désormais, l'approvisionnement est planétaire et la sécurité alimentaire tient dans le pouvoir de payer. J'en prends pour preuve que les paysans du monde produisent assez pour nourrir le monde et que pourtant on meurt-de-faim à la grandeur de la planète.

En somme, on cherche à saisir une réalité contemporaine avec des idées anciennes. Je vais prendre un autre exemple : la stabilisation des revenus agricoles. Une mesure jadis d'avant-garde qui aujourd'hui sert non pas à atténuer les méfaits de la nature, comme les invasions d'insectes ou des gelées tardives, mais à faire face aux aléas du libre marché.

En 20 ans, le Québec a perdu le tiers de ses fermes, un fossé s'est creusé entre le producteur et le consommateur, l'endettement étouffe les agriculteurs et décourage la relève. Bref, le « produire pour produire » a limité l'agriculture à sa seule fonction marchande. À cela, il faut ajouter que l'intelligentsia agricole et agroalimentaire est incapable de revoir ses idées et ses analyses. À preuve, mon exemple est québécois mais je suis certain que vous avez le pendant ici, le dossier de la fermeture de l'abattoir de Valley Jonction. On nous parle du dollar canadien, des usines d'abattage de porcs américaines, des conditions de travail américaines, et tutti quanti, mais au jour d'aujourd'hui, le concurrent du Québec et du Canada c'est la Chine!! Si les aliments que l'on mange font entre 2 500 km et 4 000 km pour atterrir dans notre assiette, ils ne doivent pas tous venir de la région de Washington. Les innocents qui ont modelé le développement de cet abattoir jusqu'à le conduire dans un cul-de-sac en acceptant, par exemple, de ne pas tenir compte de la fluctuation du dollar ou encore en signant des conventions de travail dites trop généreuses portent-ils une responsabilité? Et les agriculteurs, propriétaires de l'actionnaire majoritaire, la Coop fédérée, qui laissent faire et dire n'importe quoi, ont donné leur confiance et leurs dollars à des incompétents? Et tous ensembles, de la production à la transformation, n'ont qu'une solution : l'intervention des gouvernements. Donc le recours aux payeurs de taxes. Alors, rien d'étonnant que le fossé se creuse entre les consommateurs et la classe agricole.

C'est évident qu'il manque des idées et du leadership pour relancer l'agriculture au Québec. Celle d'hier ne pourra pas être celle demain. L'agriculture de volume est désormais aux mains des pays émergents. Il nous faut nous inventer un autre modèle privilégiant simultanément les créneaux comme la production d'énergie, la production haut de gamme et le développement du territoire. Une agriculture de territoire fera suite à l'agriculture de masse. Et la première et la plus difficile chose à changer ce sont les idées des hommes et des femmes qui décident de l'avenir agricole. Ainsi, j'espère que les philosophes, les poètes, les géographes, les gourmands, les sociologues seront aussi actifs dans la définition et la conception de votre plan d'aménagement régional. Puis, il faudra aux élus la force de regarder l'avenir sans s'enfermer dans le passé. Et il nous faudra élire des élus forts capables d'embrasser l'avenir et de restreindre le rôle et la place des technocrates et leur fameuse bureaucratie. Le déficit démocratique si caractéristique de nos sociétés occidentales résulte de notre laisser-faire et de l'appétit des faiseurs de normes et de règlements. Exiger de nos députés qu'ils dirigent est le minimum. Mais pour cela il nous faudra être vigilants et constants. Aussi vigilants que l'on peut être chialeux dans nos cuisines. Personnellement, je consacre des heures à lutter contre la bêtise de la machine parce que je ne veux jamais vivre dans un régime totalitaire où je ne serais plus un homme libre. Et la bureaucratie telle qu'elle est pratiquée chez nous est un totalitarisme aussi avilissant que l'intégrisme religieux.

Pour vivre au village selon notre mode de vie, il faudra d'abord des citoyens capables de se faire respecter. Tous les accommodements suivront. À défaut de quoi, les forces vives du marché poursuivront bêtement leur mouvement de concentration des hommes et des femmes dans les villes, des capitaux dans les mains de quelques multinationales, du savoir et des technologies dans quelques laboratoires. La démocratie est la clé de voûte des peuples.

Merci! Et je suis plus que prêt à discuter et à répondre à vos questions.