Drummondville. Discours de M. Jacques Proulx à l'occasion de l'ouverture de la 15e Conférence nationale

28 Février 2008

Chers amis,

Bonjour à tous et à toutes !

Je suis heureux de vous voir ce matin avec l'oil bien alerte, parce que nous vous avons concocté une programmation bien costaude et nourrissante aujourd'hui.

« Chambardement global, la réplique du monde rural. » C'est la thématique que nous avons donnée à cette 15e Conférence nationale. Pourquoi ?

Parce que notre monde n'a jamais connu des changements aussi rapides que profonds. Nous vivons une période d'immenses chambardements. Partout, le monde change à une vitesse mirobolante et l'inquiétude vient surtout de nos difficultés à s'adapter, à imaginer l'avenir pour anticiper.

Les pays qui, tout juste hier encore, étaient considérés comme sous-développés, s'imposent aujourd'hui parmi les grands joueurs économiques. Le centre de gravité de l'économie mondiale glisse inexorablement vers de nouveaux joueurs. Ils ont compris les avantages de leur territoire, et n'hésitent plus à les exploiter.

Qui aurait dit, il y a quelques années, que le bambou et le liège pourraient servir à fabriquer des planchers de bois francs, et feraient compétition à nos essences nobles comme l'érable, le chêne et le merisier, alors que l'eucalyptus remplacerait avantageusement nos résineux dans la fabrication du papier ? Qui aurait cru l'illuminé qui, il y a 15 ans, aurait prédit que non seulement l'industrie de textile mais aussi les services et l'ingénierie informatique s'éroderaient dans nos pays du nord au profit de la Chine et de l'Inde ? Qui a venu venir la compétition du Brésil, de l'Argentine, de l'Inde, pour la production de fruits, de légumes et de viandes que nous produisons depuis des siècles ici ?

L'ordre économique mondial est en train de changer. Mais il n'y a pas que l'économie qui chamboule notre monde . La calotte glacière fond à vue d'oeil. Le prix du pétrole monte en flèche. Nous vivons un choc démographique incroyable.

Le résultat, vous le vivez tous les jours sur le terrain. Des scieries ferment, des fermes disparaissent de nos rangs, des écoles ferment, des services de proximité disparaissent.

En bref, le monde d'hier ne sera pas celui de nos enfants.

Mais qui est à blâmer pour tout ça ? La mondialisation ? Certainement! Mais pas exclusivement. Comment on pourrait blâmer les pays en voie de développement de réclamer une place au soleil pour leur population. Leur lutte est légitime. Non. Si nous avons quelqu'un à blâmer pour ces grandes difficultés que nous vivons dans le monde rural, nous devons nous en prendre qu'à nous-mêmes et à nos élites. Parce que le monde change, mais nos gouvernements, et nous-mêmes, avons du mal à nous adapter.

Mais nous voilà aujourd'hui, les ruraux, en plein cour du changement. Nous sommes petits, nous avons moins de moyens, mais. nous avons la plus grande des richesses : les ressources, les gens et leur génie. Et nous assumons notre choix de vivre au village, des milieux qui répondent à nos aspirations et à celles de jeunes et moins jeunes qui viennent s'ajouter à chaque saison. C'est ce qui, je le crois sincèrement, nous donnera la meilleure des raisons pour nous battre et répliquer au chambardement.

Car, mes amis, l'heure est à la réplique !

Le Québec est enfin arrivé à l'heure des grands changements nécessaires. À l'heure où je vous parle, TOUT est sur la table parce que le statu quo n'est plus tenable. Le mode de représentation scolaire, la forêt, l'agriculture, la santé, notre système démocratique. TOUT cela est appelé à changer. Enfin, nous avons l'opportunité unique de changer le cours des choses, et surtout à se réapproprier ce que les habitudes et le confort nous ont amenés à délaisser, à déléguer et à attendre. Il nous faudra nous investir dans ces grands changements ! Je vous appelle, tous et toutes, vous, les leaders ruraux sur lesquels repose l'avenir de nos villages, à vous lever et à participer comme jamais à ce grand chantier qui va redéfinir le Québec que nous lèguerons à nos enfants et à nos petits-enfants. De mon expérience, je peux témoigner qu'on vit des défis emballants même si parfois l'humeur est au scepticisme et à la morosité. Porter le regard loin en avant c'est imaginer la société, ses communautés dont le territoire regorge de potentiels et ses jeunes générations remplies de promesses et de compétences. Ce futur en devenir c'est l'ouvre du jour le jour et de la prise en charge de notre destinée.

Je vous invite à lire le rapport Pronovost sur l'avenir de l'agriculture. Si les propositions de ce rapport étaient appliquées demain, le visage de nos campagnes en serait changé pour le mieux. Les germes du contrat social qu'il propose sont suffisamment porteur d'espoir qu'elles finiront par s'imposer. La force et la cohérence de son analyse et des possibilités qu'il ouvre me font dire qu'il ne devrait pas être tabletté. Mais il y aura une tentation extrême pour le saucissonner, le diluer et le dénaturer à petites doses, de report en report, et c'est bien pire que les tablettes du ministère. Moi je vous dis de lire ce rapport parce que ca concerne le citoyen, l'agriculteur, les collectivités et l'État. On n'a pas le droit de se taire et de passer à côté du changement pour nos économies locales et pour la participation de tous à exploiter nos milieux. On ne peut pas se permettre de le laisser entre les mains du gouvernement pour qu'il finisse comme le rapport Coulombe, à moitié appliqué.


Un autre débat crucial a lieu présentement. Le sacro-saint régime forestier a atteint les limites de son modèle et aujourd'hui, tout est sur la table. Il me semble que
la volonté politique est là pour tout revoir. Il vous reste maintenant à vous faire entendre haut et fort sur l'avenir que vous souhaitez pour la forêt. Le livre vert met sur la table des questions auxquelles vous ne devez laisser personne d'autre que vous-mêmes, les acteurs sur le terrain, répondre. Parce que ce sont vos communautés qui en vivent. Ne laissez surtout pas les intérêts corporatistes prendre le dessus sur l'intérêt commun dans ce débat.

Un autre débat fera rage bientôt au Québec; celui sur la carte électorale. Le Québec rural risque d'y perdre des circonscriptions. Il serait légitime de monter aux barricades pour protéger les frontières électorales. Mais je me permets de vous faire une mise en garde. Ce débat en est un faux. C'est un faux débat en ce sens que ce n'est pas sur la carte électorale que le débat doit se faire, mais sur l'ensemble de la réforme du système électoral à commencer par le mode de scrutin. Si nous continuons à défendre le statu quo tout en réclamant à corps et à cris le maintien de la carte électorale, nous partons perdants. De victoire en victoire, nous reculons sans cesse. C'est le système qu'il faut changer et le monde rural doit aussi imaginer des solutions qui tiennent compte de la représentation populaire mais aussi de la représentation territoriale. Il suffit de voir le Québec sur une carte pour comprendre qu'on a un équilibre à maintenir et une occupation du territoire à considérer aussi électoralement.

Dans tout cet autre chambardement, bien nécessaire et légitime, nous, les ruraux, devrons avoir la réplique COURAGEUSE. Vous savez, ce n'est pas un hasard si nous avons tenu à débuter la Conférence nationale avec, hier soir, une table ronde sur la participation citoyenne. Cela n'avait rien d'innocent. Vous portez l'avenir de vos villages sur vos épaules. C'est un poids immense sur les épaules d'une seule personne. Mais ça devient très léger lorsque vous réussissez à mobiliser les gens autour de vous, à les réunir autour d'une même vision, et que tout le monde se met en action dans la même direction. C'est votre défi à titre de leaders locaux.

Je disais donc que nous devrons avoir la réplique COURAGEUSE. Ce n'est pas non plus un hasard si nous clôturerons la journée en rendant hommage à Léonard Otis et à Henri-Paul Proulx. Parce qu'à travers eux, c'est au courage que nous rendrons hommage. Ces deux hommes libres ont refusé, pendant toute leur vie et encore aujourd'hui, la fatalité prendre le dessus. L'un comme l'autre aurait pu avoir une grande carrière bien confortable à l'UPA ou au ministère des Affaires naturelles. L'un comme l'autre aurait pu se taire lorsque la pression devenait trop forte sur eux parce qu'ils dérangeaient. L'un comme l'autre aurait pu mettre à profit leurs talents exceptionnels pour servir leur seule cause plutôt que celle des collectivités. Mais au lieu de cela, ils ont choisi, pour monsieur Proulx, de quitter le convoité poste de secrétaire général de l'UPA à 34 ans, alors qu'il avait la vie devant lui, pour M. Otis, d'aller démontrer sur ses terres la faisabilité de ses croyances. Tout cela, pour vivre selon leur idéal et leur conscience.

Et vous, jusqu'où êtes-vous prêts à aller pour défendre vos idéaux, votre village, votre MRC ?

J'ai une confidence à vous faire ce matin. Traitez-moi de passéiste si vous le voulez, mais je m'ennuie du temps où on était prêt à aller en prison pour défendre ses idées. Je m'ennuie du temps où on était prêt à perdre sa job parce qu'elle allait contre nos valeurs. Je m'ennuie du temps où les assemblées étaient orageuses, parce que les citoyens défendaient leurs convictions avec passion. Je m'ennuie du temps où on n'hésitait pas à réclamer le mieux, l'idéal, et qu'on ne lâchait pas le morceau avant de l'avoir obtenu.

Et j'en ai contre le fait qu'on se contente aujourd'hui des réponses démagogiques, et des épandages de petite monnaie. J'en ai contre le fait qu'aujourd'hui, le corporatisme gagne trop souvent sur l'intérêt collectif. J'en ai contre la professionnalisation du leadership et le retour en force du « on ne peut rien y faire », bref, du fatalisme, du confort et de l'indifférence.

J'en ai contre tout cela parce que je suis plus convaincu que jamais que le monde rural est destiné à un grand avenir. Les solutions qui s'ancrent durablement dans nos communautés ne viendront pas d'ailleurs ni d'un élan de générosité de l'État ou des compagnies. Changer notre regard sur la chose publique peut changer le monde à commencer par le village.

Nous avons un grand potentiel énergétique à développer, à l'heure où le pétrole et l'électricité deviennent des enjeux stratégiques. Nous avons encore du bois et des terres, mais ce qui doit nous distinguer, c'est notre capacité à les utiliser avec créativité et intelligence. Nous avons une identité culturelle qui nous est propre, et qui peut, comme nous le dira Xavier Greffe, devenir un important moteur économique. Nous avons une qualité de vie incomparable, des paysages grandioses, une vie de communauté qui peut attirer les urbains en mal d'humanité, pour peu qu'ils puissent profiter d'un environnement propice et de services de proximité et des technologies de l'information.

Bref, nous avons tout ce qu'il faut pour répliquer à la fatalité ambiante et, pour peu qu'on se fasse entendre et que chacun d'entre vous s'en occupe, les modèles et les lois qui, hier, ont bien servi les intérêts du Québec mais qui, aujourd'hui, nous étouffent, changeront pour le mieux.

En bref et pour conclure, l'heure est à la révolution ! Les grands changements qui s'annoncent ici au Québec, le grand chambardement des idées et des façons de faire est enclenché. Le défi est emballant, mais le monde rural n'en sortira gagnant que si les ruraux se tiennent debout, s'ils réaffirment leur droit d'exister, de prospérer et de s'épanouir au village en faisant bien comprendre aux élites qu'il est dans l'intérêt de tout le Québec d'avoir un territoire pleinement développé et occupé. Notre réplique ne sera pas spectaculaire, mais elle sera efficace, audacieuse et courageuse, parce que nous aurons, encore une fois, su rappeler à nos gouvernants que. tant vaut le village, tant vaut le pays !

Merci et bonne Conférence !