Batiscan. Notes pour l'allocution de Claire Bolduc, dans le cadre de La Grande séduction des Chenaux

10 Juin 2008

Salutations d'usage,

D'emblée, je dois vous dire que je suis très heureuse et honorée d'être parmi vous pour cette dernière escale de la Grande séduction. Comme vous le savez, j'ai débuté mon mandat à la présidence de Solidarité rurale du Québec il y a maintenant 2 mois, et à chaque fois que je me retrouve au milieu de gens comme vous, de ruraux qui passent à l'action et qui redéfinissent de multiples façons la ruralité d'aujourd'hui, cela confirme le choix que j'ai fait de plonger là où il y a des possibilités, des futurs, de la vie pour le monde rural.

Quand j'ai appris ce qu'était la Grande séduction des Chenaux, je dois vous l'avouer, j'ai été moi aussi bien séduite! Lors de la dernière formation des agents de développement rural, le maire de Massueville dans la MRC du Bas-Richelieu, Denis Marion, avait parlé de ce qui se passait aujourd'hui dans nos milieux en disant « on vit l'éveil de la ruralité ». Et bien, je reprends ses mots pour exprimer ce que m'a inspiré votre grande tournée de sensibilisation, de concertation et d'information. La ruralité d'aujourd'hui, jadis vulnérable et sur la voie de la dévitalisation, est condamnée à se réinventer. C'est aujourd'hui un milieu de vie où on se parle, où on se concerte, où on se prend en charge, où on n'attend pas que les solutions descendent de la ville, de l'industrie ou du gouvernement, c'est là où on bâtit ensemble sa qualité de vie autant au niveau social, qu'économique, qu'environnemental.

Vous le savez probablement plus que quiconque, nous évoluons dans une époque de grands chamboulements. On commence à prendre l'habitude des coups durs à y faire face et à se relever. La fermeture de l'usine Agropur en 1991 à Sainte-Anne-de-la-Pérade en aura été un vif exemple. On s'en rappelle, 100 personnes, soit près de la moitié de toute la population active du secteur secondaire de la municipalité, perdaient leur emploi. Et pourtant, avec du recul aujourd'hui, on se dit qu'on aurait pu prédire ce drame, tout comme les dizaines, les centaines d'autres fermetures semblables à travers le Québec. Délocalisation, concentration, rationalisation, modernisation, tous de beaux mots bien de notre époque, tous synonymes de pertes d'emplois.

C'est la faillite d'un modèle. Un modèle de développement qui aura profité à une poignée de personnes et qui en aura dépossédé des milliers d'autres de leur territoire, d'une vie digne mais surtout, de leur capacité de croire en eux-mêmes, de se prendre en charge. Notre beau et grand Québec ne devait jamais manquer de ressources. Pourtant, parce que nous avons choisi la voie de la facilité et du désengagement, nous avons cédé tout le pouvoir que ces ressources recèlent au profit de gens qui eux se croyait bien en droit de le prendre.

Là-dessus, j'aimerais citer une image de Daniel Pennac, « Cette aliénation culturelle dans laquelle il voyait son pays si furieusement avide de perdre son âme ». Parfois, il semble qu'il y ait bel et bien une volonté de se perdre et de s'aliéner quand les seules issues aux drames soient la reconduction d'un modèle à travers l'espoir d'un nouveau promoteur, d'une nouvelle usine.

Ce modèle est dépassé. Il a été pensé d'en haut et est descendu jusqu'en bas, jusqu'au fond de nos campagnes. Il nous aura avili, nous aura fait croire que le génie du travail, c'était les autres qui l'avaient et pas nous. C'est la faillite d'un modèle qui s'engraisse de ressources abondantes, du bas prix de l'énergie et de la surexploitation. Ce modèle-là ne peut plus prétendre incarner l'avenir de nos régions. Les communautés rurales ne peuvent plus se fier sur la concentration, les consolidations et cette fuite en avant qui refuse de remettre en cause les fondements d'un système qui a fait son temps. Et je le répète, la fuite en avant sans remettre en cause un système, une manière de se concevoir et d'agir qui ne donne ni dignité, ni identité, ni fierté à nos communautés, est une voie sans issue. Bref, un modèle désuet qui cherche à se perpétuer sans jamais tenir compte des gens qu'il écrase sur son passage, juste grossir et grossir encore, voilà son obession.

Ce système, cette logique s'est appliquée autant à l'exploitation et à la transformation de nos richesses naturelles qu'aux services et pis encore, à notre système démocratique. Cette logique s'est appliquée aux villes, avec les fusions forcées. Cette logique de la concentration s'est aussi appliquée aux services, ceux des grandes institutions, méga-hôpitaux, grandes bibliothèques, supers universités, et aux caisses populaires! Elle s'est appliquée aussi au secteur privé, avec les méga fusions d'entreprises comme Alcan l'année dernière, qui s'est fait avaler par Rio Tinto. Les fusions ont aussi rimé avec « concentration de l'information » comme dans le cas des stations de radio de Radiomédia. Et puis, il y a toute l'organisation politique québécoise et canadienne qui est orchestrée autour d'une seule idée : celle de la concentration des administrations, des personnes, des services et des entreprises.

Sommes-nous satisfaits des résultats? Vulnérabilité, cynisme, désengagement et pauvreté des initiatives personnelles, communautaires et entrepreneuriales, voilà plutôt ce qu'il en aura résulté, parce qu'à force de se faire prendre en charge par les autres, on ne développe jamais sa capacité à créer son monde selon sa vision. Et encore là, pour avoir une vision, il faut d'abord croire qu'il y ait de l'espace dans notre monde pour qu'elle fleurisse.

Face à cela, les défis peuvent sembler insurmontables sauf si on comprend que pour être heureux, les ruraux ont besoin d'un village vivant. Ces défis deviendront d'autant plus emballants que nous les attaquerons sous l'angle du développement local, que nous voudrons durable.

Un nouveau monde et un nouveau millénaire sont devant nous, et le monde rural possède les ressorts pour rebondir si on accompagne les communautés qui prennent en charge leur propre développement et non si on les enferme dans des politiques centralisées mur à mur qui ne responsabilisent personne.

Depuis la fondation de Solidarité rurale du Québec il a 17 ans, nous nous sommes battus pour deux principes : le droit des ruraux à la différence, et leur droit à la prospérité. Ça nous semble toujours être la voie pour un développement ancré dans le milieu qui mobilise les forces vives et libère la créativité des individus et des collectivités. Une prise en charge nécessaire pour mettre fin au fatalisme et alimenter les créativités et les possibles.

La démocratie a ses limites, mais elle s'appuie tout de même sur une idée forte, celle de la responsabilité citoyenne. Dans ce système, chaque citoyen a le devoir de s'occuper du bien commun. Ce n'est pas pour faire joli qu'on suscite le débat et les échanges, c'est parce que c'est la seule façon de mobiliser la population. Ne pas consulter et après faire à sa tête, c'est la manière idéale de désengager le milieu et de faire glisser le développement vers une crise, une économie précaire, peu rentable et non-diversifiée. Discuter, débattre pour que la vérité du milieu, de ses aspirations, éclose doucement, est gage d'un développement durable pris en main par les communautés. Mais soyons clairs, je ne vous parle pas d'un chemin en ligne droite et sans embûches, je pense plutôt que ce type de développement ressemble à une route sinueuse où il faut circuler tranquillement, les sens en alerte, les pas mesurés, tout en appréciant autant la route que l'on parcourt que la destination où l'on veut se rendre.

Pour nous, et c'est là notre paradigme, le monde rural est condamné à l'innovation politique, comme économique, il doit devenir autre pour se développer à sa pleine mesure.

Mais comment devenir autre? Comment se définir différemment? Je dirais qu'il faut d'abord se connaître, connaître son milieu. Laissez-moi vous raconter une petite histoire. On me racontait récemment qu'une jeune femme aux études à Montréal avait amené un ami mexicain en visite dans son village natal de Buckland. C'est un petit village accroché au flan des Appalaches dans la MRC de Bellechasse, à une heure et demie de la ville de Québec. Eduardo était photographe alors toute la fin de semaine, il a pris des photos de Buckland de tous les angles, pour lui, tout ça était très très exotique. Il est revenu chez lui et a mis les photos sur son site Internet. Et bien croyez-le ou non, quand les gens de Buckland sont allés voir les photos, ils ne reconnaissaient pas leur village! Ça leur a pris du temps à retrouver le casse-croûte Chez Ti-Blanc, la maison des Bolduc et le garage des Turgeon.

Des gens qui avaient vécu là toute leur vie, reconnaissaient à peine leur village. Ils étaient devenus aveugles à ce qu'ils étaient! Alors imaginez quand vient le temps de dégager ses forces, son potentiel et ses faiblesses pour espérer donner une seconde vie à son milieu! Je vous parlais une peu plus tôt du coup dur qu'avait reçu Ste-Anne-de-la-Pérade en 91, et bien on peut dire que là-bas, on a su renouveler le regard. Aujourd'hui, un fabricant de meubles fait de belles affaires, le secteur industriel s'est diversifié, quelques PME se sont implantées et que dire de la Pêche aux poulamons qui connaît un engouement certain.

Je vous sens bien en vie, restez alerte! Les vieilles habitudes, celles parfois de croire ou d'espérer qu'un autre que nous même, celui qui a de l'argent, du charisme, du temps, que celui-là seul pourrait faire une différence, est un piège. Ne vous laissez pas prendre par ces fausses idées qui rodent, la ruralité est un milieu de vie, de gens, de territoires fragiles et il sera à l'image des aspirations de ceux qui osent, qui risquent et qui espèrent. L'heure n'est plus au chacun pour soi, surtout dans l'actuelle conjoncture où nos ressources naturelles et nos sources de travail qui hier nous semblaient sans fin, montrent des signes d'épuisement.

Nous devons penser à l'avenir, ensemble. La MRC des Chenaux est déjà bien engagée dans cette démarche. Vous avez maintenant une planification stratégique, une politique familiale en développement, une politique culturelle en application; pour une MRC aussi jeune, c'est un exploit de travail aligné sur une vision commune.

Mais mettre sur papier ses intentions est une chose, les réaliser en est une autre. Pour vous, il est maintenant l'heure de réaliser cette vision, de la construire, pierre par pierre. C'est l'heure de se mouiller, d'embarquer et de ramer. Ne reculez pas mais osez plutôt sortir de votre zone de confort, de vos habitudes de pensée et d'investissement. Un dollar investit dans la qualité de vie, dans les services, dans des projets qui sortent de l'ordinaire, c'est un dollar qui reviendra en qualité de vie, en nouveaux arrivants séduits par votre milieu, en entreprises porteuses et en fierté pour l'ensemble de la communauté. Ne rêvons-nous pas tous du jour où nos enfants, aux études à Trois-Rivières, à Montréal ou à New York déclareront avec fierté qu'ils reviennent à Saint-Narcisse, à Saint-Luc-de-Vicennes et à Batiscan parce qu'il y a là de la vie, des possibilités, et le pouvoir pour les uns et les autres de créer et de se définir différemment, en accord avec la vérité du milieu.

Vous avez entre les mains un monde de possibilités et déjà votre jeune MRC peut se vanter de ses réalisations et il faut y prendre pied. Vos 15 producteurs-transformateurs agro-alimentaires, la pêche aux poulamons et son centre d'interprétation, le parc de la Batiscan font rougir d'envie et cette abondance demeurera aussi longtemps que vous y serez dédiés.

Je termine donc en disant que pour vivre au village comme en ville selon son mode de vie, il faudra d'abord des citoyens capables de se faire respecter. À défaut de quoi, les forces vives du marché continueront bêtement d'encourager la concentration des populations dans les villes, l'accumulation de capitaux dans les mains de quelques multinationales et la centralisation du savoir et des technologies dans une poignée de laboratoires. Les habitants seront du coup relégués au titre de travailleurs interchangeables et jetables, au service du grand profit. L'engagement dans la démocratie et la prise en charge des milieux sont la clé de voûte d'une vie digne dans son village.

Je vous remercie de votre attention.