Allocution de Claire Bolduc sur le document de travail L'occupation du territoire forestier québécois...

14 Octobre 2008

Notes pour l'allocution de Claire Bolduc, présidente de Solidarité rurale du Québec, dans le cadre de la Commission parlementaire sur l'étude du document de travail « L'occupation du territoire forestier québécois et la constitution des sociétés d'aménagement des forêts »


Salutations d'usage

Nous sommes aujourd'hui 46 mois jour pour jour après le dépôt du rapport Coulombe, et après tout ce temps, nous n'avons pas encore réussi à nous arracher d'un modèle désuet, à mettre l'intérêt collectif au centre des préoccupations, nous n'avons pas réussi à nous extraire et à nous distancer des puissants intérêts corporatifs.

Pourtant, la tenue de cette commission arrive à un moment de crise d'une ampleur mondiale, une crise qui nous enseigne que les géants de ce monde ont des pieds d'argile. Une crise qui nous enseigne que notre destinée ne peut être durablement assurée par des conglomérats lointains qui n'en veulent qu'à nos ressources, et que notre destinée sera assurée de plus en plus par notre capacité à nous réapproprier notre développement et prendre en charge nos leviers.

Le défi de réformer le régime forestier auquel se prépare le Québec est un rendez-vous avec cette réappropriation de notre développement, sans laquelle l'avenir de nos communautés s'enfoncera dans la désuétude et la dépendance. Malheureusement, le document de travail qui fait l'objet de cette commission parlementaire est loin de saisir tout ce défi pour le Québec forestier et ses communautés nombreuses, différentes et diversifiées. Au contraire, il s'inscrit dans la même logique qui nous a conduit à l'impasse que connaît notre foresterie.

On changera réellement les choses et on influencera véritablement et durablement les communautés forestières le jour où l'on osera changer notre regard et voir autrement. Car, il ne s'agit pas de faire ''un peu plus'' ou ''un peu moins'', mais de faire autrement.

Au lendemain du dépôt du rapport Coulombe, au lieu de s'attaquer à la prédominance écrasante des CAAF qui a figé notre foresterie, miné sa compétitivité et bloqué l'accès au bois pour des projets innovants, au lieu de questionner un régime forestier dépassé, nous avons suivi la rhétorique servie par les compagnies : consolider toujours et encore plus. C'est comme s'il suffisait de grossir pour faire face aux Chinois, Brésiliens et autres. On a alors assisté à des vagues de fermetures, l'industrie a accusé le coût de la fibre et les salaires versés pour justifier ses déboires, on a demandé d'éponger des investissements et des dépenses, aux frais des contribuables. le tout, nous disait-on, en attendant la reprise.

Quatre ans plus tard, non seulement la reprise ne viendra pas, mais cette culture de l'attentisme s'est installée même dans l'esprit de nos décideurs sans parler de son effet néfaste pour nos communautés.

Pour tirer le Québec vers le haut, il faut rompre définitivement avec une logique dépassée pour se projeter dans un nouveau millénaire. Il faut surtout arrêter de cadenasser notre foresterie dans un modèle unique qui étouffera tôt ou tard l'innovation qui vient de la diversité.

Changer le régime des CAAF par un autre régime unique, celui des garanties d'approvisionnement, ne règlera rien quand le défi est d'abord de diversifier et de s'ouvrir sur de nouvelles possibilités.

Solidarité rurale du Québec a été la première à venir avec sa Coalition, ici même sur la colline parlementaire, il y a un an exactement, pour faire tomber le tabou des CAAF dont personne n'osait parler. Nous réclamions alors du gouvernement et de toute la classe politique de diversifier les tenures pour apporter un véritable levier de développement aux communautés, et nous mettions en garde le gouvernement contre les transferts de volumes de bois, qui sont ni plus ni moins que des faits accomplis, pour réduire encore plus nos communautés à des territoires de cueillette qui voient passer la richesse et la valeur ajoutée ailleurs.

Le monde d'hier n'existe plus! L'époque où le modèle forestier se nourrissait de surexploitation éhontée, et s'engraissait de conditions de marché généreuses est révolu à jamais. Il nous faut apprendre à vivre et prospérer dans un monde tout autre. Il nous faut reconstituer notre capital forestier, car c'est bel et bien là la cause du coût de la fibre. Il nous faut connecter notre foresterie sur la demande et les créneaux émergents plutôt que de l'enfermer au seul avantage d'usines dépassées par des décennies de sous-investissement. Car il faut le rappeler, le parc industriel forestier est désuet.

Après l'espoir né de la détermination du gouvernement à s'attaquer à cette vache sacrée qu'est le régime forestier avec ses CAAF, c'est la désillusion que nous inspire ce document de travail. Non seulement il revient aux garanties d'approvisionnement, mais il les regarnit d'assouplissements chers aux compagnies et menaçants pour les communautés.

Cette proposition réserve aux communautés une place qui allège plus l'État qu'elle ne soulage les communautés. Une place ou une bureaucratie régionale viendrait s'occuper des tâches complexes d'aménagement et de gestion tout en laissant l'allocation et les leviers de décision au ministère. Bref, un régime forestier dessiné pour un nouveau rôle du ministère dans le marché plutôt qu'un régime forestier façonné à partir des territoires et de leur diversité, à partir d'une vision pour les communautés forestières et leur prise en charge graduelle de leur propre développement.

Le monde rural et les communautés forestières en particulier ne peuvent s'accommoder d'une réforme qui constitue un coup d'accélérateur pour la course à la consolidation, qui les cantonnera encore et toujours plus dans un rôle de cueillette plutôt que de valeur ajoutée.

Pour Solidarité rurale du Québec, on ne peut réformer le régime de façon sectorielle, en vase clos, sans une vision d'ensemble pour les communautés qui en vivent. On ne peut simplement aménager et accommoder les intérêts des uns et des autres en tenant pour acquis le développement de nos territoires qui en découlerait. La nouvelle foresterie en sera une qui mettra les communautés au cour de son développement ou elle ne sera pas. Il en va de sa relève, de la culture forestière même et de l'ancrage territorial sans lesquelles notre foresterie ne saura être ni durable ni porteuse d'avenir pour les générations qui nous suivent.

En définitive, SRQ réclame une diversification des modes de tenure à l'intérieur de laquelle la forêt de proximité peut trouver une place suffisante et non ridiculement négligeable. Une diversification qui favorise et privilégie les projets à valeur ajoutée ancrée dans les territoires. Une gestion qui considère la forêt comme un tout et permet de créer plus de valeur avec toutes les activités et usages possibles et émergents, tel que la biomasse. Une foresterie qui ne réserve pas un traitement de faveur pour les gros et laisse le risque et la précarité aux plus petits. Une gouvernance qui ne vient pas créer des monstres bureaucratiques mais qui s'appuie sur les institutions locales, avec la MRC comme pierre d'assise pour l'aménagement du territoire et ses ressources.

Enfin, SRQ demande que cette réforme conduise à un État plus régulateur, moins naïf et plus vigilant, pour que le stock de la ressource de bois ne se retrouve pas liquidé à proximité des communautés, d'ici l'entrée en vigueur du nouveau régime.

Nous rappelons en terminant les demandes que nous avons exprimées en mars dernier lors du dépôt du Livre vert, demandes qui n'ont toujours pas trouvé écho dans les propositions du ministère. Ce sont :

1.    Le futur régime forestier doit explicitement énoncer un objectif visant prioritairement le développement des communautés forestières, l'occupation, l'habitation et la vitalité des territoires.

2.    Le régime forestier doit considérer la MRC, non comme un acteur parmi tant d'autres, mais bien comme un joueur clé et privilégié assumant les responsabilités de l'aménagement du territoire et de son développement socio-économique.

3.    Le futur régime forestier doit prendre le virage de la diversification des tenures pour permettre l'émergence d'une foresterie de proximité de type multifonctionnel au sein de la forêt publique du Québec. Cette diversification doit laisser plus de place que par le passé aux tenures forestières de type territorial.

4.    La mise en place d'un marché du bois de la forêt publique doit nécessairement être accompagnée de règles et d'un encadrement régissant la concurrence pour éviter que des positions dominantes ne viennent porter préjudice aux autres entreprises et limiter la diversification et l'accès de nouveaux joueurs.

Cet encadrement est indispensable, non seulement d'un point de vue économique, mais aussi pour éviter que des régions entières ne se trouvent à la merci d'un petit nombre de compagnies, réduisant du fait même leur marge de manouvre sur le marché.

5.    Afin de maximiser les retombées socio-économiques locales et la diversité, le régime forestier à venir doit permettre la mise en marché des ressources de la forêt de proximité directement par le milieu local en partie ou en totalité. Il doit tout autant assurer l'application du principe de résidualité pour optimiser l'utilisation des volumes issus des forêts privées.

Merci de votre attention.