Lettre ouverte : Des CSSS croient qu'il vaut mieux guérir que prévenir

7 Juillet 2014

Les Centres de santé et de services sociaux (CSSS) sont aux prises avec des compressions budgétaires dont les victimes risquent d’être la prévention et les communautés qu’ils desservent. La performance du système de santé, y compris le contrôle des coûts à long terme, dépend de sa capacité de prioriser la prévention et la lutte contre les inégalités sociales de santé par une action collective sur les déterminants de la santé. Dans son troisième rapport paru en 2007, le Directeur national de santé publique affirme que les problèmes de santé sont, dans une large mesure, évitables. Ils découlent des conditions de vie, de l’environnement social et physique, ainsi que des comportements et des habitudes de vie. Le premier ministre Couillard lui-même déclarait le 21 mai dernier dans son discours d’ouverture de la nouvelle législature de l’Assemblée nationale : «Le système de santé lui-même ne compte que pour 30 % des déterminants de la santé. Le reste est constitué des éléments suivants :

  • L’âge, le sexe, le patrimoine biologique des individus;
  • Le niveau socioéconomique;
  • L’emploi et les conditions de travail;
  • L’éducation;
  • Les habitudes de vie;
  • L’environnement physique;
  • La petite enfance;
  • Le tissu et le soutien social, ce qui inclut l’expression culturelle.

Un État qui se préoccupe de la santé doit donc conserver un horizon qui inclut, bien sûr, le système de soins, mais aussi le dépasse largement».

Le réseau public de santé et de services sociaux doit s’attaquer aux déterminants sociaux de la santé avec l’engagement actif des communautés et de la société civile auxquels s’adressent précisément les services d’organisation communautaire des CSSS.  Des CSSS ont annoncé, ou envisagent, de réduire leurs effectifs en organisation communautaire qui sont souvent déjà en deçà des besoins et des demandes des collectivités qui veulent prendre en main leurs problèmes sociaux et de santé. Déjà au moins un CSSS a aboli complètement son service d’organisation communautaire alors que d’autres le réduisent à un seul intervenant. En deçà d’un seuil critique, ces intervenants peuvent difficilement répondre aux besoins des collectivités que les CSSS doivent desservir en vertu de leur mission et de leur mandat de responsabilité populationnelle. Les professionnels en organisation communautaire ont pour tâche principale de soutenir et rendre plus efficace l’action collective menée localement par les citoyens, les groupes communautaires et les institutions (municipalités, écoles, etc.) qui veulent changer les problèmes qui les confrontent en réponses adaptées à leurs besoins.

Depuis la création des CLSC il y a 40 ans, le Québec peut compter sur les services d’organisation communautaire qui ont participé à changer les conditions et les milieux de vie. Ils ont contribué à la mise en place d’une série de ressources communautaires dont les maisons d’hébergement pour femmes victimes de violence, les services de garde à la petite enfance, les centres d’action bénévole, les maisons des jeunes, les coopératives d’habitation, les services alternatifs en santé mentale, nombre d’entreprises d’économie sociale et de groupes d’entraide, etc. Sans ces ressources communautaires, les services institutionnels seraient submergés. Elles ont cependant besoin des services professionnels dispensés par les organisateurs communautaires qui les aident dans leur fonctionnement et leur développement afin d’être plus efficaces dans l’atteinte de leurs objectifs propres. Toutes ces ressources communautaires et les autres formes d’engagement communautaire comme les comités de citoyens, les tables de quartier, etc. font en sorte que les citoyens et citoyennes du Québec peuvent agir sur leurs problèmes collectifs et avoir une prise sur leur avenir. Il est dans l’intérêt du gouvernement et des services publics que la capacité d’action collective et de prise en main par les communautés soit optimisée. Plusieurs CSSS l’ont compris en intensifiant leurs services d’organisation communautaire et leur implication active dans la prévention et le développement de leur communauté avec leurs partenaires locaux.

Comment alors d’autres CSSS peuvent-ils compromettre la capacité d’action collective de leur communauté en mettant en péril leurs effectifs professionnels d’organisation communautaire? Parce que certains CSSS semblent croire qu’il «vaut mieux guérir que prévenir» et en sont encore à prioriser les services curatifs et individuels au détriment des activités préventives et collectives. Les compressions doivent-elles se faire au prix de saborder la prévention et la promotion de la santé des québécois qui passent par le soutien à l’action collective et le développement des communautés locales? Les CSSS ont la commande de réduire leurs budgets et de combler leurs déficits souvent causés par les débordements dans leurs services hospitaliers et curatifs. Réagir à ces problèmes en coupant dans les services préventifs et dans le soutien à l’action communautaire équivaut à les amplifier à moyen terme et à se tirer dans le pied.

Dans les derniers 12 mois, dans au moins deux CSSS soit celui de Gatineau et celui de Val-d’Or, la mobilisation du milieu aura permis de contrer d’importantes diminution de services en organisation communautaire. L’importance des défis collectifs au Québec comme le vieillissement, la pauvreté, la revitalisation des territoires, de même que la demande de prise en charge de ces enjeux par les citoyens et les communautés, devrait plutôt inciter plusieurs CSSS à développer leurs services en organisation communautaire.

Claire Bolduc
Présidente de Solidarité rurale du Québec

Camil Bouchard
Professeur retraité, UQÀM

Denis Bourque
Chaire de recherche du Canada en organisation communautaire, UQO

Dr Isabelle Leblanc
Présidente de Médecins québécois pour le régime public

M. Réjean Parent
Ex président de la CSQ

Le texte ci-haut est la version complète de la lettre.
A été publié dans
Le Devoir, samedi le 5 juillet 2014, une version abrégée que vous trouvez en pièce jointe, ci-dessous.